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Julia Varga est née en 1972 et est d’origine hongroise de Transylvanie. Elle entre à l’école des Beaux-Arts de Cergy en 1999, et poursuit depuis son travail d’auteure à Paris.

Elle présente dans cette pièce les portraits issus de profils de présentation de soldats qu’elle a récoltés sur divers sites de rencontres, mis en vis-à-vis de citations issues de ces mêmes profils, sans toutefois qu’il y ait correspondance entre les portraits et les citations. Cette œuvre présente une centaine d’images et autant de citations, projetées en boucle suivant un rythme d’apparition aléatoire relativement lent.

par Nicolas Marailhac

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Nicolas Marailhac : Quand as-tu entamé cette série ? À quelle occasion ?

Julia Varga : Au moment de l’offensive des forces réunies autour de l’armée américaine en Irak, en 2003. J’ai beaucoup surfé sur des sites de rencontre dont la consultation est gratuite et collectionné plus de 2000 de ces profils qui apparaissent publiquement.

N. M. : Quel en est le propos ?

J. V. : Je propose à regarder la guerre à travers le soldat qui, en étant isolé, extrait d’une vie civile, a besoin de contacts avec une sorte de « normalité » ; le fait que ces sites soient le seul lieu d’échange entre ces soldats et le monde vers lequel ils aspirent a tendance à donner un sens particulier, vital à leurs efforts pour attirer l’attention sur eux.

N. M. : Au sein de cette collection dont nous ne voyons qu’une partie, qu’est-ce que tu sélectionnes ?

J. V. : Il y a des images particulièrement investies d’intentions, de mises en valeur de certaines caractéristiques expressives, ou alors utilisant certains accessoires ou objets du quotidien des soldats qui me parlent plus particulièrement. Pour moi, la rencontre avec ces personnes se passe à cet endroit, je suis sensible à leurs photos…

N. M. : Ces images de jeunes gens qui font l’actualité et qui nous sont souvent les statistiques que l’on entend à la radio chaque matin, comme autant de soldats tombés ici ou là en zone de conflit ?

J. V. : Oui, c’est un peu le portrait du soldat anonyme, inconnu, qui se dresse de cet ensemble.

N. M. : Anonyme mais pourtant certains expriment des sentiments assez personnels, non ?

J. V. : Ce qui m’interesse ici c’est le singulier, l’individuel en confrontation avec une certaine norme. C’est ça qui me touche dans ces mises en scène.

N. M. : Ils peuvent avoir un regard parfois critique, voire ironique sur leur situation ?

J. V. : Tu veux dire leur situation professionnelle ? Ou le fait d’être sur le front ? A propos de leur situation au front : comment y être en se remettant en question? C’est certainement un des endroits où le doute est le moins bienvenu… Du reste, les sites de rencontre ont tout intérêt à être consultables par tout un chacun et donc leur contenu est contrôlé pour éviter le manquement aux normes de la pudeur par exemple ; par ailleurs, il y a certaines règles à respecter, notamment quand on se présente : on ne peut pas se montrer de dos ou sans tête.

N. M. : On remarque la référence récurrente au jeu.

J. V. : Oui car c’est un univers qu’ils utilisent beaucoup, soit pour s’entraîner, soit pour se distraire, les jeux vidéos et la guerre se côtoient de près.

N. M. : D’où vient le titre : Another Bored Joe (1) ? À quoi fait-il référence exactement ?

J. V. : C’est une expression-type: comme on peut dire the girl next door pour désigner la fille de tous les jours, ces gars-là se présentent souvent comme another bored Joe, ce qui contient l’ennui, une forme de norme, le sentiment d’être un peu perdu, anonyme…

N. M. : Le contexte est souvent riche, sur ces images.

J. V. : Leur environnement fait partie de ces mises en scène faites là où ils se trouvent, dans les casernes ou les baraquements sur le front…
Le rôle du contexte dans ces images est intéressant car il participe à les inscrire dans le registres de la photographie amateure, de loisir : on pose à côté de son avion comme on pourrait le faire à côté d’une belle voiture, devant un paysage plus ou moins urbain comme si c’était un voyage touristique, pour témoigner du fait qu’on y était ! Ou à côté d’objets ou de personnes qu’on aime même si on va les remplacer ou les gommer à même l’image, parfois même on posera dans un contexte plus intime mais qui rappelle inévitablement les locaux militaires. Ces attitudes sont celles que l’on retrouve de façon très générale, il s’agit de lieux communs photographiques. Mais dans un contexte de guerre, car c’est cela le contexte réel, cette intrication avec la photo de loisir est saisissante. La guerre est donc bien un métier comme un autre et comme on est ailleurs, eh bien on garde aussi des réflexes de touriste, ce qui est à la fois une attitude passive et un geste de domination.

N. M. : Imagines-tu ton travail au sein d’un ensemble interrogeant la notion de territoire ?

J. V. : Je n’y ai pas pensé en réalisant ce travail, mais ces profils n’existeraient pas sans le territoire déterritorialisé qu’est internet, où l’on peut potentiellement se croiser et être en temps réel avec tout le monde, où on y ‘rencontre’ des soldats qui ‘nous’ écrivent du front, où la frontière entre sphères publique et privée est plus floue aussi. Mais on peut se poser la question des territoires occupés, ou celle de la défense d’un territoire, ou de la conquête d'un autre… Malgré tout sur internet on est dans des collectivités extranationales, extraterritoriales, délimitées par des sites, une unité linguistique, une communauté d’intérêts où l’aspect économique n’est pas non plus négligeable – internet pour tout le monde oui, à condition d’y accéder…

N. M. : Pour nous, cet ensemble interroge cette idée de territoire en la prenant à revers : ces soldats sont comme des pions au service de décisions leur échappant dont un des enjeux est la conquête de territoires, ils sont issus d’un territoire géographique, social et culturel à mille lieues de celui où ils sont envoyés et qui, d’ailleurs, les rejette. L’armée en soi est une entité au mieux défensive, au pire offensive, donc de déconstruction, ce qui va à l’encontre de la partie constructive en œuvre dans un territoire. Pourtant ils expriment parfois une curiosité pour le monde, pour la découverte de nouvelles cultures ?

J. V. : C’est tout le rapport à l’altérité qui est ici complexe et paradoxal : être engagé dans une machine de contrôle ou d’annulation de l’autre mais se sentir très seul dans cette histoire, se sentir quasiment annulé soi-même, ou virtuellement annulé car facilement éliminable, et donc se tourner vers l’autre comme une sortie possible de ce schéma d’annulation mortifère et générale. Mais peut-être aussi pour se sentir exister, soi-même ou cette partie de soi qui est laissée de côté pendant la guerre. La rencontre, c’est le prolongement possible de la vie dans un moment de mort latente.

N. M. : Pourquoi avoir fait le choix de ce type de présentation, en grand, avec un rythme d’apparition relativement lent ?

J. V. : Je m’intéresse à la texture de ces images, et je propose un face à face presque en taille réelle entre le spectateur et la personne qui se présente ; le rythme de la projection permet une analyse de chaque image, il donne du temps à chaque portrait, renforce l’individualité par opposition au rapide rythme médiatique et souligne également la tension présente tout au long du processus d’existence de ces images. Je ne voulais pas recréer de situation proche de celle dans laquelle elles et les textes apparaissent noyés entre les publicités, les intitulés, les boutons à cliquer. Le fait que cette projection soit en ordre aléatoire recrée un peu le puit sans fond que peut être internet.
Le hasard est propre au contexte d’apparition de ces images où l’on peut croire que l’amour ou le sexe n’est pas loin et il joue aussi un certain rôle sur le terrain d’opération, où la mort ne l’est jamais non plus. Et puis aussi car il n’y a pas, dans cette projection, de principe narratif ni d’effet de modulation de l’intensité dramatique ou plastique. Il y a juste toujours le même suspens : quel sera le suivant, le prochain autre ? La diversité plastique qui caractérise ces images, mise à part leur mauvaise définition systématique, s’accommode très bien de l’aléatoire.

N. M. : C’est une forme de violence que d’extraire ces textes et ces images, et singulièrement ceux-ci, où le sujet se livre déjà beaucoup.

J. V. : Violence envers qui ? Je ne sais pas, seulement j’ai fait un mini-sondage en leur demandant s’ils seraient d’accord avec l’utilisation de leur portraits dans le cadre d’une exposition ou d’un livre. Aucun n’a refusé. Ils sont fiers de leur image et flattés qu’on s’y intéresse.
Et la violence est une composante importante du référent que je considère ici : le fait militaire bien sûr, mais pas seulement. C’est aussi la conception même de ces sites où les individus se succèdent comme dans un catalogue et sont caractérisés par une unique image , peu de textes et une succession de mots-clés secs et lapidaires. Cette situation où chacun se brandit soi-même un peu comme on jette une bouteille à la mer contient sa propre violence.

N. M. : Considères-tu ton travail comme documentaire ?

J. V. : Ces profils sont des documents bruts en ce qui concerne les photos, les phrases que je projette sont des fragments des profils écrits. Je ponctionne des photos de la grande masse vivante que sont ces sites aux millions de participants.
On pourrait dire que c’est un travail documentaire dans le sens où j’utilise des documents que je ne retouche pas. Mais je fais des tris, des agencements, j’opère une recontextualisation qui ne l’est pas du tout. Il n’y a aucune rigueur documentaire dans ce que je montre. Sans compter qu’il n’y a aucune mention de date et de lieu, éléments clés de la démarche documentaire.

N. M. : Imagines-tu une fin à ce travail ? Comptes-tu continuer encore longtemps ce sujet ?

J. V. : Je ne pense pas en terme de sujet. Je ne peux pas dire que c’est la guerre, ou les soldats, ou les sites de rencontre…. Mais par rapport à la fin, chaque présentation est une forme finale temporaire.

N. M. : Le mets-tu en lien, ou en parallèle, avec d’autres travaux ?

J. V. : On ne vit pas dans des bulles, je suis traversée par ce qui m’environne. Beaucoup d’artistes se sont intéressés au soldat, d’autres utilisent internet comme matériau.
 

Notes

(1) Qu’on traduirait par quelque chose comme « Juste un autre type qui s’ennuie ».
 

Extrait de l'installation vidéo Another Bored Joe.
© Julia Varga 2006
 

Extrait de l'installation vidéo Another Bored Joe.
© Julia Varga 2006
 

Extrait de l'installation vidéo Another Bored Joe.
© Julia Varga 2006
 

Extrait de l'installation vidéo Another Bored Joe.
© Julia Varga 2006
 

Extrait de l'installation vidéo Another Bored Joe.
© Julia Varga 2006
 

Extrait de l'installation vidéo Another Bored Joe.
© Julia Varga 2006
 

Extrait de l'installation vidéo Another Bored Joe.
© Julia Varga 2006
 

Extrait de l'installation vidéo Another Bored Joe.
© Julia Varga 2006
 

Extrait de l'installation vidéo Another Bored Joe.
© Julia Varga 2006
 

Extrait de l'installation vidéo Another Bored Joe.
© Julia Varga 2006
 

Extrait de l'installation vidéo Another Bored Joe.
© Julia Varga 2006
 

Extrait de l'installation vidéo Another Bored Joe.
© Julia Varga 2006
 

Extrait de l'installation vidéo Another Bored Joe.
© Julia Varga 2006
 

Extrait de l'installation vidéo Another Bored Joe.
© Julia Varga 2006
 

Extrait de l'installation vidéo Another Bored Joe.
© Julia Varga 2006
 

Extrait de l'installation vidéo Another Bored Joe.
© Julia Varga 2006
 

Extrait de l'installation vidéo Another Bored Joe.
© Julia Varga 2006
 

Extrait de l'installation vidéo Another Bored Joe.
© Julia Varga 2006
 

Extrait de l'installation vidéo Another Bored Joe.
© Julia Varga 2006
 

Extrait de l'installation vidéo Another Bored Joe.
© Julia Varga 2006
 

Extrait de l'installation vidéo Another Bored Joe.
© Julia Varga 2006
 

Extrait de l'installation vidéo Another Bored Joe.
© Julia Varga 2006
 

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