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Artiste peintre, Romain Bernini s’intéresse aux territoires de la figure et du paysage et s'attache, entre autres, à déjouer les attendus du portrait. Remettant picturalement en question les notions de visage ou d'identité, il crée aussi bien des séries de toiles représentant des hommes de dos au seuil d'un voyage improbable, qu'il construit des portraits sans boite crânienne ou qu'il réalise des panoramas. Il se joue aussi du format et de la technique, passant de grands aplats de couleur pure sur la toile, dont les coulures sont partie intégrante de son travail.

Né en 1979 à Montreuil, Romain Bernini vit et travaille à Paris. Après des études en arts plastiques et en esthétique, il commence sa carrière artistique. Nominé pour plusieurs prix (Prix Fénéon, Prix de dessin David-Weill, Grand Prix de Peinture de St Grégoire), il est sélectionné pour le 51e Salon d’Art Contemporain de Montrouge (du 27 avril au 17 mai 2006) et expose du 6 au 17 juin 2006 à la Galerie CROUS – Beaux-Arts (Paris).

par Daria Joubert

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Daria Joubert : On peut voir dans ton travail l’importance du dessin autant que de la peinture, quel est pour toi le rôle de ces deux médiums ?

Romain Bernini : J’utilise assez rarement le dessin pour un croquis préparatoire, un projet ; c’est pour moi un médium à part entière qui nécessite un travail particulier. J’aime particulièrement la spontanéité et la simplicité du dessin, je l’emploie justement dans ce sens.
Quant à la peinture, elle nécessite un temps de préparation beaucoup plus long, il s’agit pour moi d’un cheminement, on ajoute des strates, des couches, on masque certaines parties, on fait se contaminer des zones, c’est peut-être sur ce point qu’il est davantage question de territoire dans ma peinture que dans mes dessins. Mes toiles sont d’ailleurs beaucoup plus grandes que mes dessins, elles engendrent ainsi un rapport physique à celui qui leur fait face, nous pouvons plus facilement parler ici de surface.


D.J. : Que représente pour toi le territoire du dessin ?

R.B. : Lorsque je dessine, je tente de produire une image autonome, qui ne soit pas forcément en rapport à ce que je peux faire en peinture. Le territoire du dessin peut se définir chez moi comme un lieu assez intime au sein duquel une place toute particulière est donnée aux visages. Je travaille beaucoup avec des gommes de mauvaise qualité pour laisser les traces des tentatives d’effacement de certaines lignes, ce sont ces traces qui finissent par produire une forme.


D.J. : Qu’en est-il de ta série des figures de dos ?

R.B. : J’ai réalisé cette série en peinture comme un contrepoint aux portraits que je fais en dessin, les figures sont systématiquement représentées de dos. Ce retournement tout en maintenant la figuration propose un rapport à la figure autre, qui n’est pas déterminé par l’empathie liée au visage, au regard. Il s’agit d’une posture au monde.


D.J. : Mais il t’arrive également de faire des portraits en peinture ?

R.B. : C’est vrai, cependant ce sont des portraits particuliers : ces personnages n’ont pas de boite crânienne, ils sont sans relief, je les peints exclusivement en gris ; d’une certaine manière ils fonctionnent comme des masques, comme une surface que l’on pourrait apposer sur un visage. Cependant, dans le même temps, le visage représenté est très expressif et empathique, c’est pourquoi ces portraits semblent naviguer entre la surface d’un masque et la profondeur d’un visage. J’aime travailler à partir de telles contradictions, cependant il me semble important de ne pas exposer ensemble les séries de figures de dos avec les portraits-masques.


D.J. : Que penses-tu de la notion de paysage ?

R.B. : Je me méfie du paysage comme genre, de l’idée d’une représentation d’un morceau de nature esthétiquement ou plastiquement valable. Ce principe du paysage ne m’intéresse pas. J’appréhende plutôt le paysage comme une scène, un territoire où quelque chose va advenir plutôt que comme une entité en soi. La plupart du temps, dans mes toiles, le paysage semble se désagréger, les perspectives sont faussées ou absentes, la peinture en s’écoulant reprend le dessus, tout est instable, en changement. Dans certaines pièces ce paysage est même réduit à une forme arbitraire : la ligne d’horizon.


D.J. : Quelles sont tes influences ?

R.B. : J’ai voué une grande admiration à certains peintres expressionnistes comme Bacon, Schiele, Freud ou encore Soutine. Pour reprendre cette question du fond évoquée à l’instant, les entretiens de Bacon ont été déterminants sur ce point, particulièrement lorsqu’il évoque ses fonds comme des arènes. Aujourd’hui, je me sens concerné par certaines pratiques artistiques qui parviennent à construire un rapport au corps tout à fait particulier : c’est le cas du travail de Francis Alÿs par exemple, à travers sa réflexion sur la marche, sa position de touriste au monde. C’est surtout le fait de réaliser une telle œuvre qui me fascine, sans attache et sans territoire, ce que j’essaie de retranscrire avec mes portraits de dos.


D.J. : Qu’en est-il de ta peinture ?

R.B. : Je ressens une proximité plastique avec le travail de Marc Desgrandchamps, du point de vue des couleurs, des coulures, du poncif du paysage ou de la figure en pied ; une certaine manière de ne pas prendre le contre-pied immédiat de l’histoire de l’art.
Je suis également influencé par certains artistes de L’Ecole de Leipzig tels que Daniel Richter ou Tim Eitel. Je suis sensible à leur travail, pour Richter c’est sa facture qui m’intéresse tout particulièrement et pour Eitel ce sont bien évidemment les thèmes abordés.
J’ai beaucoup d’admiration pour des peintres comme Per Kirkeby ou Cy Twombly ; le fait qu’ils aient su à ce point créer et développer leur propre langage, à la fois évident et référencé, me touche beaucoup.


D.J. : Peut-on dire que ton travail est à la fois un art du portrait et de l’anti-portrait ?

R.B. : J’ai tenté de mettre l’idée de portrait de côté, tout en ayant besoin d’une altérité, d’une représentation de l’autre. La vision la plus évidente qu’on puisse avoir de l’altérité étant le visage, les portraits sont comme des évidences, comme des mémoires de visages. En ce qui concerne les figures de dos, je ne les considère pas comme des anti-portraits, mais simplement comme une figuration qui emprunterait d’autres canaux que ceux du visage.


D.J. : La question du fond est-elle importante ?

R.B. : La question du fond est très importante puisqu’il constitue le territoire traversé par la figure. En tant que territoire pictural il me semble qu’il doive être suffisamment indéterminé pour que la figure puisse s’y mouvoir, le parcourir intensément. Je ne veux pas qu’on ait l’impression d’un rapport de force de la figure vis-à-vis de ce territoire, on pourrait peut-être parler ici d’errance par exemple, car celle-ci ne sous-entend pas une prise de pouvoir de l’homme sur le territoire.
Pour le « fond », que je vois comme le deuxième plan du tableau, j’utilise des « bases » de paysage, pour donner non pas l’image du paysage mais la sensation ou l’idée du paysage. Per Kirkeby procède de la même manière, créant un paysage par strates.
Le risque de cette sensation de paysage est que l’ajout d’une figure gâche tout, que la figure ne soit pas toujours justifiée. Le fond vient comme un anti-décor, quelque chose de plat. Il y a par ailleurs des trous, des manques, dans ce paysage, ce sont eux qui constituent les liens formels entre les différentes couches de peinture. J’ajoute parfois des trouées dans le personnage même, qui le plus souvent n’a pas d’ombre, comme planté sur le décor.


D.J. : Pourrais-tu nous parler de la figure de l’homme de dos, récurrente dans ton travail ?

R.B. : Pour moi la figure de face est nommée et singulière, retournée elle devient générique. En perdant sa singularité, l’homme de dos à priori perd son charme. L’homme de dos n’est pas dans la séduction mais dans la posture du marcheur, il n’est pas en représentation, il ne pose pas, il est simplement affairé. Cette façon d’être au monde m’intéresse tout particulièrement. Sachant que ce thème est également fortement connoté et chargé d’affects (regardons simplement le travail de Friedrich ou de Hammershøi), j’essaye de m’employer à déjouer ces poncifs.


D.J. : Représenter un personnage de dos est-il manière de suspendre le cours du temps ?

R.B. : C’est avant tout une manière d’extraire le personnage du monde. Cela permet de ralentir, de mettre en suspens. Surtout, c’est une temporalité différente en peinture. Le suspens est ici une syncope du rythme, celui qui, retourné, regarde, met en suspens tout son être, il devient un passeur.


D.J. : Comment peut-on communiquer avec ces personnages de dos ?

R.B. : Face à un personnage de dos, il y a une possibilité de détachement qui laisse la place au pictural. On peut également se projeter en cet homme car il est générique. Il nous emmène dans un cheminement plastique et narratif particulier, du fait que nous ne sommes pas face à un regard : il n’y a pas d’accroche narrative mais plutôt chorégraphique, dans le sens d’une posture, d’un positionnement au monde.


D.J. : Pour quelles raisons ces personnages de dos sont-il toujours solitaires ?

R.B. : Tout d’abord pour une question de narration : si on représente deux personnages il y a tout de suite une histoire qui se crée entre eux, un dialogue. Avec une seule personne, tout ceci est mis à distance.


D.J. : Et pourquoi toujours un homme ?

R.B. : C’est pour moi plutôt un personnage asexué, il s’agit d’avantage d’un personnage générique. Je crée ces figures d’après des photographies que je prends dans la rue, parfois d’après des images de magazines, certains de ces personnages sont d’ailleurs des femmes.


D.J. : Quelle est la signification de ces grands formats ?

R.B. : Au début j’avais besoin d’un rapport physique à l’œuvre, je ressentais la nécessité de représenter les personnages à l’échelle humaine. Cependant, en raison de contraintes techniques, je travaille finalement sur des grands formats qui n’atteignent pas forcément la taille humaine.


D.J. : Tu utilises toujours l’huile sur toile pour représenter ces personnages de dos ?

R.B. : C’est pour moi comme une évidence, la peinture a une temporalité particulière qui me semble correspondre tout à fait aux images que je réalise. Ces images n’auraient pas le même sens sur un écran par exemple.


D.J. : Cette figure de dos est-elle dans le départ ou dans l’arrivée ?

R.B. : À l’origine c’était pour moi un travail sur les adieux. Je me suis posté dans les gares et dans les aéroports avec une caméra et j’ai demandé à plusieurs personnes de me raconter un adieu marquant pour eux. En échange de ces témoignages filmés, quand même assez intimes, je donnais une photo de moi.
Ce qui m’intéressait était le départ plus que l’arrivée, donc ces figures sont pour moi dans une position de départ. Cependant il n’y a pas de charge psychologique dans cette série de tableaux, même si je suis bien conscient que je ne peux empêcher le spectateur de projeter sa propre vie dans le tableau.


D.J. : Essaies-tu de mettre le spectateur à distance ?

R.B. : Oui, d’une certaine manière, mais de toute façon le spectateur n’est pas directement concerné, il n’y a pas de message tout prêt.


D.J. : Ta peinture diffuse-t-elle un message de solitude ou d’espoir ?

R.B. : Puisqu’il n’y a pas de narration au sein de la toile, c’est au spectateur de se créer sa propre histoire, c’est à lui de pénétrer dans le tableau et d’y trouver du sens. Je ne cherche pas à produire des sentiments.
 

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51e Salon d’Art Contemporain de Montrouge
Du 27 avril au 17 mai 2006
Entrée libre, tous les jours de 10h à 19h
2, place Emile Cresp 92120 Montrouge
Tél : 01 46 12 75 70
@ : sylvia@sylviabeder.com

Galerie CROUS – Beaux-Arts, Paris
Du 6 au 17 juin 2006
Entrée libre, tous les jours de 11h à 20h
11, rue des Beaux-Arts 75006 Paris
Tél : 01 43 54 10 99
@ : galerie.crous.beaux-arts@crous-paris.fr
 

« La perte », 2003
Huile sur toile, 150 x 150 cm.
Romain Bernini
 

« Sans titre », 2005
Huile sur toile, 195 x 130 cm.
Romain Bernini
 

« Sans titre », 2005
Crayon sur papier, 18 x 23,5 cm.
Romain Bernini
 

« Sans titre », 2005
Crayon sur papier, 21 x 30 cm.
Romain Bernini
 

Romain Bernini 27/03/2006
© Chung-Leng Tran
 

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