EDIT:
 

Depuis ses origines, la photographie a entretenu des rapports étroits avec la représentation de l’espace et du territoire dans son sens le plus géographique. Ce n’est sans doute pas un hasard si l’image célébrée comme “la première photographie du monde”, est un “point de vue d’après nature” : une vue obtenue de la fenêtre de Niepce vers 1827 (1). Avant même que la maîtrise des processus chimiques ne rende possible la fixation de l’image photographique, l’usage que les artistes ou les curieux faisaient de la camera obscura ou de la camera lucida (2) lors de leurs excursions (par exemple lors du voyage initiatique du Grand Tour) révèle l’attention que l’on portait au relevé objectif et précis du paysage. Dans un but d’étude mais également de souvenir, pour garder une trace de ce que l’on a vu, pour pallier à l’oubli instantané de la vision oculaire et au tri inexorable de la mémoire humaine. En 1839, lors de la présentation du procédé de Daguerre et Niepce par Arago à l’Académie des Sciences et déjà dans les premières photographies sous la forme des daguerréotypes ou des calotypes de Talbot (3), on observe l’importance de la photographie pour représenter l’espace et on devine l’impact qu’auront ces images dans l’inconscient collectif.

par Florence Pillet

Téléchargez cet article en PDF

1839-1918 : Des territoires en devenir

Si le daguerréotype est utilisé dès 1839 pour représenter des vues, alors vidées de toute animation du fait de la longueur du temps de pose, et diffuse ce nouveau type d’images dans des publications telles les « Excursions Dagueriennes » de Paymal Lerebours (4), il trouvera surtout son succès dans les portraits, pour lesquels la non reproductibilité est moins gênante et dont la prise de vue est effectuée en studio. C’est de préférence avec les techniques reproductibles que l’usage de la photographie trouvera son meilleur outil pour représenter ce qui se trouve devant nos yeux. Le poids et la fragilité des plaques de verre n’arrêtent pas les photographes excursionnistes et les procédés sur verre ou sur papier vont vite cohabiter, ayant l’un l’avantage de la précision, puis de la sensibilité avec l’invention du collodion humide, l’autre celui de la légèreté et d’un rendu plus “pictural”.

En 1851, la photographie est pour la première fois sollicitée par l’Etat français pour rendre compte du territoire. Ce qu’on appelle désormais la Mission Héliographique (5), “première commande publique collective de l’histoire de la photographie”, envoie cinq photographes (Le Gray, Mestral, Bayard, Baldus et Le Secq), utilisant des techniques différentes, sur les routes de France. Commanditée par la Commission des Monuments Historiques, elle vise à produire un état des lieux du patrimoine architectural français dans un but de connaissance et de protection. Malgré la quantité et la grande qualité des images produites, cette opération aura peu d’écho public, les photographies n’ayant pas été publiées (certaines n’ont même pas été tirées). Redécouverte tardivement par l’histoire de la photographie, la Mission Héliographique occupe désormais une place importante dans les débuts de la photographie d’architecture et dans la reconnaissance de l’utilité du médium par les pouvoirs publics (6).

L’échec de la Mission Héliographique révèle l’importance de la reproductibilité et de la diffusion pour servir de relais à la découverte et à la description du territoire auprès d’un public de plus en plus vaste. L’ouverture de l’Imprimerie photographique de Loos-lès-Lille par Blanquart-Evrard en 1851 assure pour la première fois en France une reproduction et une diffusion semi-industrielle à grande échelle. La production d’albums photographiques diffuse les images prises par Du Camp en Egypte ou Salzmann en Palestine et fait voir ces lieux lointains et exotiques. L’apparition de la carte postale, à la fin du XIXe siècle, mais aussi le commerce de vues stéréoscopiques qui ajoutent l’illusion du relief, vont concourir à modifier la vision que l’on a du lointain et à instituer des modèles de représentation du territoire, en conditionnant ce que l’on doit photographier pour symboliser un lieu. La photographie met vite l’ailleurs à portée d’œil pour ceux qui ne voyagent pas et si elle rend le monde accessible, elle se retrouve aussi à alimenter une vision exotique de l’autre et du lointain, justifiée par la crédulité dans son objectivité dont le public ne se débarrassera pas (7).

C’est dans l’immensité de l’ouest américain que l’usage de la photographie pour représenter le territoire prend toute son ampleur (8). À partir de la fin des années 1850, des missions gouvernementales de prospection et d’exploration sont organisées, regroupant des scientifiques et des explorateurs en tout genre, accompagnés d’artistes et de photographes, fixant la découverte de nouveaux espaces et le déplacement de la frontière entre le monde “sauvage” et la “civilisation”. Utilisées alors à des fins à la fois politiques, scientifiques et commerciales, l’objectivité et la reproductibilité du médium photographique prennent l’avantage sur le dessin et la peinture qui continuent pourtant à être utilisés en parallèle pour leur aspect plus “esthétique”. Le photographe se met alors à la portée de ces paysages gigantesques et les reliques les plus impressionnants de ces prises de vues en sont les “mammoth plates”, négatifs sur plaques de verre de 50x60 cm (20x24 inches), comme aux proportions du paysage photographié.

Les débuts de l’utilisation de la photographie sur les champs de bataille, en 1855 avec Fenton en Crimée, pendant la Guerre de Sécession avec Brady, Gardner et al., la récupération en 1870 du procédé de photographie aérostatique de Nadar (9) par l’armée lors du siège de Paris et l’utilisation (même approximative) de la photographie aérienne pendant la Première Guerre Mondiale font tenir un rôle de plus en plus grand au médium dans les conflits armés, qu’il s’agisse d’un outil de stratégie destiné aux militaires ou de propagande visant le public. Le photographe prend la place du peintre des armées, présent pour représenter et témoigner de la bataille, servant aussi d’aide technique aux cartographes militaires. La photographie du territoire s’affirme alors comme photographie du territoire national avec ses frontières, ses lignes de front, ces cibles et ses lieux de victoire ou de défaite (10). Cette utilisation de la photographie pour fixer et définir un territoire se retrouve aussi dans la vision que la photographie va transmettre des colonies, qu’elles soient françaises ou anglo-saxonnes. Ces photographies représentent généralement plus des personnes que des lieux, comme si leur territoire n’avait plus d’importance maintenant qu’il fait partie d’un empire et on montre avant tout des costumes pittoresques, des coutumes typiques, voire des types humains (11) dans une mascarade exotique qui contribue à créer un imaginaire colonial et à justifier la mainmise sur les peuples et leur terres auprès du public.

La prise en compte de l’intérêt de la photographie pour représenter le territoire n’est pourtant pas seulement portée par des préoccupations nationales. Au moment où les Etats occidentaux se préoccupent de l’apport de la photographie en terme de stratégie militaire ou de propagande, des projets plus nobles s’en emparent. Albert Kahn (1860-1940), financier philanthrope, élève de Bergson, met en place le projet « Les Archives de la planète » en 1910. Il recrute des opérateurs et les envoie à la surface du globe pour effectuer « une sorte d’inventaire photographique de la surface du globe occupée et aménagée par l’homme telle qu’elle se présente au début du siècle (12) ». L’inventaire a lieu majoritairement en couleurs et se préoccupe enfin des humains et de leurs activités quotidiennes dans leur territoire sans verser dans un exotisme de pacotille, encore souvent mis en scène à l’époque lorsque l’on s’intéresse à l’Autre. Si le projet prendra fin en 1929 avec la faillite de Kahn, l’opération est encore remarquable de nos jours pour son exhaustivité, par l’utilisation de l’autochrome et du cinéma, nouveautés onéreuses à l’époque et par l’inscription du projet dans une démarche utopiste sur l’avenir de l’humanité.

Si la photographie possède dès son invention des potentialités dépassant les capacités de la perception humaine, celles-ci ne seront atteintes qu’avec l’amélioration de la sensibilité des supports et l’évolution de la technique mécanique ou optique (obturateur plus rapide, précision de l’optique...). Dépassant alors la vue humaine, la photographie permet d’accéder à des territoires inconnus et de diffuser cette connaissance de par l’image comme l’envisageait déjà Arago en 1839 : l’infiniment petit et l’infiniment grand, le dépassement des frontières géographiques et temporelles. Il devient alors possible de voir la lune et les microbes, une balle traverser une pomme, les étapes du galop d’un cheval ou la croissance d’une plante et bientôt le squelette d’un homme vivant. Ce dépassement des territoires du visible modifie définitivement l’imaginaire des humains et renforce le statut d’objectivité totale de la photographie : ça existe car c’est photographié, donc si c’est photographié c’est que ça existe.

La photographie par ses contingences techniques et financières demeure le fait des professionnels ou une occupation des curieux fortunés jusqu’à la fin du XIXe siècle et c’est seulement avec l’invention du film photographique (en 1883 par Eastman) et l’industrialisation de la production que la pratique photographique va se diffuser progressivement dans la société, atteignant encore une étape avec la diffusion du format 24x36. Alors, l’appareil photo deviendra un accessoire indispensable du voyage, accompagnant le développement du tourisme dans le monde occidental. Mais même avant que la pratique amateur ne se démocratise, la photographie a bien définitivement modifié la perception humaine du réel. L’arrivée d’une nouvelle génération de photographes, évoluant dans les cercles artistiques et littéraires et le développement des moyens de reproduction et de diffusion vont pousser la peinture dans ses derniers retranchements et donner à la photographie une liberté de représentation plus grande pour un public de plus en plus large. En déclarant dignes d’être photographiés des territoires auparavant négligés par les photographes “professionnels” et le grand public, ces auteurs vont radicalement changer la perception de ces espaces, qu’il s’agisse du paysage urbain (avec comme précurseur Atget, « un imagier qui fait œuvre de ce qu’on ne regarde pas (13) ») ou de la prise de conscience sur la place de l’humain dans un espace social.
 

Notes

(1) « Point de vue d’après nature, Saint-Loup-de Varennes, 1827 », ayant aussi pour titre « Point de vue du Gras », cet objet de l’archéologie photographique est conservé et exposé au Ransom Center d’Austin, Texas. Voir aussi Helmut Gernsheim, « La Première photographie du monde », Etudes Photographiques, n°3, 1997.
(2) Inventée en 1807 par Wollaston, plus simple et moins encombrante que la camera obscura en usage depuis le XVIe siècle, elle est également privilégiée pour sa modernité.
(3) « The Pencil of Nature » de Talbot (1844-46) présente ainsi des vues de Paris, de la campagne anglaise ou de monuments célèbres.
(4) Noël-Marie Paymal Lerebours, « Excursions daguerriennes, vues et monuments les plus remarquables du Globe », Paris, 1839, gravures en aquatinte, calquées sur des daguerréotypes.
(5) Ce terme d’usage apparaît seulement en 1979, sous la plume de Bernard Marbot, conservateur à la Bibliothèque Nationale de France.
(6) Anne de Mondenard, « La Mission héliographique, cinq photographes parcourent la France », Éditions du Patrimoine, Paris, 2002.
(7) Yves Michaud, « Critiques de la crédulité », Etudes Photographiques n°12, 2002.
(8) François Brunet, « La Photographie du territoire américain au XIXe siècle », in Cahiers de la Photographie n°14, 1984.
(9) Nadar prend des prises de vues depuis un ballon aérostatique dès 1858, le brevet déposé en 1868 rend déjà compte de l’intérêt du procédé « pour diriger les opérations stratégiques, pour le levé de fortifications d’une place, d’une armée en marche... ».
(10) Comme en témoigne par exemple l’industrie des vues-souvenirs des lieux de combats après la Première Guerre Mondiale.
(11) Ce type de photographies peut être mis en parallèle avec les “expositions ethnologiques” dans les jardins d’acclimatation jusqu’en 1912. Voir Nicolas Blancel dir., « Zoos humains », La Découverte, Paris, 2002.
(12) Jeanne Beausoleil, « Les Archives de la planète, 1. La France », Y. Cuénot, Paris, 1978.
(13) Michel Frizot, « Histoire de Voir, Le médium des temps modernes (1880-1939) », CNP, Paris, 1989.
 

Niepce Nicéphore, Point de vue du Gras, 1827, reproduction retravaillée de la plaque héliographique conservée à Austin, Texas.
 

Watkins Carleton E. (1829-1916), Yosemite Valley, ca. 1865. © Library of Congress, Washington.
 

Anonyme, Panorama de Verdun, vue prise du Fort de la Chaume, 1917, tirage gélatino-bromure d’argent, 10.5 x 127 in., © Library of Congress, Washington.
 

Pour commenter cet article, remplissez le formulaire :
 
Votre nom

 
Votre email (ne sera pas publié)

 
Votre commentaire