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Malou Swinnen a pris une place importante dans le paysage photographique. Elle nous captive par ses portraits de jeunes personnes nues contre un fond noir. Elle a publié et exposé ses séries Personae, Surface, la Pose, Young and Beautiful, Cet obscur objet, et ses œuvres ont été acquises par des institutions culturelles en Belgique et à l’étranger : au Z33, Centrum voor hedendaagse kunst en beeldcultuur, Hasselt, le Fotomuseum à Anvers, Musée de la Photographie à Charleroi et la collection du Parlement flamand, Vanderkelen Mertens Museum à Louvain, WHAT, Louvain et à la Bibliothèque Nationale de France à Paris.

par Saskia Ooms

Corrigé par Kinga Grzech et Chung-Leng Tran

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L’importance du portrait dans l’œuvre de Swinnen est cruciale. Le portrait photographique est presque toujours une mise en scène. Cette prédilection pour le portrait vient de sa fascination pour l’expression du visage et du regard. Le charisme d’un visage montre la différence, une étrangeté qui attire le regard de l’autre. Elle recherche dans ses photographies la pose des jeunes, leurs façons de se comporter, de bouger devant la caméra. En 1984, Swinnen a débuté avec des photographies, Faces and Fascinations, des portraits de jeunes qui se présentent avec un look moderniste. Les couleurs des néons attirent l’attention mais surtout les accessoires (attributs) que portent les jeunes nous impressionnent.
Swinnen travaille pour Jan Fabre depuis dix ans. Elle a photographié pour les affiches de ses spectacles comme Het verlies van de Keizer. Son admiration pour le langage visuel de Fabre, dans ses spectacles et ses œuvres d’art, l’a incitée à photographier ses danseurs.
Depuis la Pose, Swinnen photographie des jeunes personnes frontalement, en position trois-quarts, où elle coupe l’image juste en dessous des genoux. La Pose exprimait la fragilité de jeunes femmes ou de jeunes hommes, contrairement à la série Que la danse commence qui montre surtout leur énergie, leur puissance, leur physique fort. Les danseurs prennent une pose avant que la danse commence. Leurs corps montrent contrairement à l’action de la chorégraphie de Fabre, une beauté statique. Swinnen veut montrer une image statufiée, finie. La photographie est toujours une image fixe. Roland Barthes le nomme – ça a été – la personne est immortalisée par la lumière photographique et par le temps. Swinnen n’est pas intéressée par les danseurs en mouvement. Elle met en avant le regard et la pose. Les danseurs deviennent des sculptures qui suggèrent ce mouvement en position de départ avec l’anticipation et l’euphorie qui précèdent la montée sur scène. Swinnen s’intéresse à cette corporalité de la jeunesse qu’elle veut mettre en évidence avec toute sa gloire et son glamour. Elle préfère les photographies en couleur afin de mieux accentuer la peau. Les prises de vue ont été réalisées en 2001 quand les danseurs étaient en train de répéter pour Je suis sang.
La jeune femme Annabelle Chambon, qui fixe l’objectif de la caméra avec ses yeux pétillants et espiègles, nous séduit par le contraste de l’androgynie de son visage, de la féminité et de la puissance de son corps nu. Swinnen ne montre pas seulement la féminité ultime mais aussi la négation de cet être féminin. L’androgynie cherche à réunir les deux pôles (masculin-féminin) dans un ensemble symbolique, créatif et harmonieux. La rencontre de ces éléments masculins et féminins dans un corps est très séduisante. Swinnen nous montre l’impossibilité de définir la féminité par excellence, cette complexité l’intrigue.

Le beau portrait du danseur Nijinsky, réalisé en 1912 par le photographe pictorialiste Adolphe de Meyer (Paris, 1868-Holywood, 1946) de la collection du Musée d’Orsay (donation de Michel de Bry en 1988) contient également cette qualité sculpturale et androgyne. À Nijinski revenait de choisir les attitudes significatives de l’action scénique, à De Meyer d’insister sur celles qui lui paraissent les plus photogéniques. Il semblerait bien que De Meyer veuille nous faire oublier ainsi que l’action se déroule sur une scène de théâtre, en modifiant constamment la toile de fond, qui bien souvent perd toute substance (1). Swinnen préfère montrer le moment avant le début du spectacle, afin qu’une spontanéité naturelle émerge et que les photos soient comme celles De Meyer, composées avec une certaine mise en scène mais qui reste sobre et neutre.
Les questions de genre jouent un rôle crucial dans les spectacles de Jan Fabre et dans les photographies de Malou Swinnen. Dans son portrait de Annabelle Chambon, la danseuse n’est ni représentée comme une poupée ni comme un objet.
La vivacité et l’énergie qu’exprime son regard, la pose fière et droite des épaules, et les jambes musclées qui sont bien posées sur la scène, manifestent une « autre » représentation de la beauté féminine. Cette « autre » représentation de la femme a été déjà présentée dans les séries Personae et Surface. Les femmes de Swinnen regardent dans l’objectif de la caméra, elles tentent d’attirer et d’envoûter le spectateur.
Cette attirance vient du visage, du regard, des yeux. Elle nous sollicite pour regarder, observer, émerger. Les modèles s’exposent et incarnent une certaine idée de la beauté. Comme dans la série Surface, Swinnen se concentre sur la peau des modèles. L’attention sur le corps est un thème qui revient souvent dans son œuvre.

Les photographies des danseurs masculins nous semblent différentes. Elles nous donnent une impression plus sculpturale et les corps expriment une puissance énergétique plus forte. Les danseurs fixent l’objectif de la caméra et leurs visages sont moins expressifs que la photographie de Annabelle Chambon, par exemple. Ils restent neutres et muets. Swinnen est surtout très connue pour ses photographies de femmes, même si, depuis le début de sa carrière elle a surtout photographié la figure masculine dans les séries Colour portraits, Identité et masques, La pose et Young and Beautiful. Les danseurs sont nus, sans aucun attribut, ils exposent leurs corps au spectateur sans aucune gêne. Nous voyons qu’ils sont habitués à se montrer sur scène. Contrairement à la série La Pose, l’incertitude et la fragilité des personnages est absente. Swinnen ne travaille pas avec des mannequins professionnels, elle n’a aucune relation avec eux. Souvent elle les rencontre dans la rue et leur demande de poser afin d’obtenir une certaine spontanéité. Dans ces portraits sobres des danseurs de Fabre, le spectateur s’aperçoit que la scène est leur territoire. Swinnen est également passionnée par les mouvements, le jeu, le comportement des danseurs. Comme les autres modèles, ils jouent un rôle. Consciente que chacun prend une pose dans la vie quotidienne et sur scène, elle recherche ce comportement – ils le portent comme un masque sur le visage – dans sa photographie.

Elle a suivi les danseurs plusieurs fois. Ce n’est pas l’identité de ces personnes qu’elle veut évoquer dans ses portraits mais leur représentation sur scène. Fabre incite ses danseurs à tout donner et à pousser leurs limites dans sa chorégraphie passionnelle. Il les façonne jusqu’à ce qu’ils satisfassent ses volontés. Pour ses portraits, Swinnen gère chaque prise de vue; toutes les scènes photographiques sont orchestrées. Ces photographies manifestent l’influence incontournable de Edward Weston (1886-1958), Irving Penn (1917) et de Richard Avedon (1923-2004). La photographie est le médium par excellence pour représenter la forme humaine divine. Swinnen n’est pas une photographe de mode, elle nous expose une autre image artistique de l’homme. Elle s’approche ainsi de la vision de Fabre sur ses « guerriers de la beauté ».
 

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Les photographies de Malou Swinnen ont été exposées à De Velinx à Tongeren en janvier 2005 :
www.develinx.be

Aux Rencontres internationales de la photographie à Arles en été 2005 (5 /07/2005 jusqu’au 15 septembre 2005) :
www.rencontres-arles.com/

Et actuellement au "Le temps emprunté":
Galerie BeaumontPublic
21A avenue G. Diderich
1420 luxembourg
du 25/11/05 jusqu’au 25/2/06
avec les photos de H. Newton, R. Mapplethorpe, C. De Keyzer, J. Molder, D. Braeckman, M. Vanden Abeele, W. Bergman, J.P. Stoop, P. Coulibeuf et des dessins de Jan Fabre
 

Notes

(1) Philippe Néagu in Jean-Michel Nectoux, Nijinski, prélude à l’après-midi d’une faune, Paris, Editions Adam Biro, 1980.
 

Malou Swinnen
Les guerriers de la beauté
Les danseurs de Fabre
 

Malou Swinnen
Les guerriers de la beauté
Les danseurs de Fabre
 

Malou Swinnen
Les guerriers de la beauté
Les danseurs de Fabre
 

Malou Swinnen
Jan Fabre (dans son armure) pour sa performance avec Marina Abramovic au Palais de Tokyo en décembre 2004.
 

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