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« Arnulf Rainer et sa collection d’art brut » est la nouvelle exposition dans la série que la Maison Rouge dédie aux collections privées. Après L’intime, le collectionneur derrière la porte, qui présentait un ensemble de fragments tirés d’une quinzaine de collections privées et Central Station consacrée à la collection du Hambourgeois Harald Falckenberg, la Maison Rouge invite cette fois le public à découvrir la collection d’un artiste. L'exposition propose à la fois des œuvres de Rainer traitant de la représentation de la folie et des pièces de sa collection d'art brut, formant un exemple de plus de 300 œuvres. Les relations entre les deux activités (artiste-collectionneur) et entre les deux expressions (Rainer-Outsiders) sont interrogées dans cette exposition.

par Saskia Ooms

Corrigé par Chung-Leng Tran

Une version néerlandaise de cet essai a été publiée dans Kunst Nu, Gand, juillet 2005.

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L’artiste autrichien Arnulf Rainer (°Baden, 1929) est surtout connu pour ses Ubermalungen. Il a concentré son travail sur des images existantes: des reproductions, des photos, ses dessins et des travaux d’autres artistes, y compris les plus grands artistes de l’histoire de l’art. Inspiré par la littérature du mysticisme, il a voulu effacer tout l’art existant.
Quelques œuvres sont devenues des monochromes, totalement peints en noir et parfois des petits carrés sont laissés en blanc. Rainer écrit qu’il ne peut pas finaliser des œuvres d’art parce qu’il découvre tout de suite les erreurs, particulièrement s’il est attiré par l’objet. Ainsi, il a eu l’idée de repeindre les œuvres, c’est l’origine du projet de la série Ubermalungen. Pour Rainer, repeindre les œuvres n’est pas seulement un acte destructif mais aussi un acte émotionnel. C’est une recherche perfectionniste. Ses tableaux changent constamment, ils ne sont pas créés pour être regardés mais pour être modifiés. Il continue à repeindre ses œuvres comme des arbres qui continuent à croître (1).
Rainer utilise une méthode automatique de dessin, il dessine obsessionnellement avec un crayon noir jusqu’à recouvrir toute la surface. Sam Francis, Vedda Matthieu et Vasarely lui ont offert des œuvres d’art qu’il pouvait modifier ou repeindre (2).

Dans les années 60, il a vécu l’expérience de la drogue afin d’élargir ses possibilités artistiques. Durant cette période il a travaillé sur Faces Farces. En 1969, il a été inspiré par les différents aspects du langage corporel, la façon dont les gens communiquent avec leur corps. Ses autoportraits prennent plus d’importance, il dessine sur les photos comme dans Faces Farces. La mort le fascine et en 1977 il peint et dessine sur des photographies de masques funéraires. Après avoir dessiné pendant 10 ans sur ses tableaux et les tableaux des autres, il s’est intéressé aux thèmes de la vie et de la souffrance, il peint sur des masques mortuaires, et il s’intéresse à la physionomie de leurs fronts qui évoque une impression de vie et de souffrance, le sentiment d’une activité qui appartient au passé. Les masques représentent les visages des personnes ayant souffert dans le passé mais qui sont arrivés à la fin de cette souffrance.

Dans les années 80, le thème de la religion devient plus important et les tableaux prennent la forme d’une croix. Il dessine sur des reproductions de crucifixions et sur des sculptures en bois représentant le Christ. La plupart de ses œuvres se réfèrent à l’expérience d’extase et à celle de la contemplation, les deux états d’esprit sont souvent très proches de l’expérience religieuse. Fasciné par la mort, Rainer a crée les séries de Hiroshima, des dessins sur des photographies de la ville détruite. A la fin des années 80, il a transformé des séries de dessins botaniques et de serpents des bouquins du XVIIIe et du XIXe siècle.
En 1993, le Musée Arnulf Rainer a été inauguré à New York. Dans les années 90 il a travaillé sur les thèmes suivants : les martyres, les anges et les portraits de mime.

Véritable méthode de travail, cette démarche d'appropriation et d'accumulation trouve son prolongement dans la collection d'oeuvres de malades mentaux, médiums ou marginaux, qu'Arnulf Rainer a commencée à rassembler à partir de 1963. Cette collection d’art brut – que Roger Cardinel a traduit comme « outsider art »- consiste en plus de 2000 œuvres, la plupart sur papier. La collection est extraordinaire parce qu’elle a été conçue à une époque récente quand l’art brut ne recevait pas beaucoup d’attention. Le concept d’art brut existait déjà mais il y avait très peu d’interaction avec le monde de l’art.
Depuis longtemps des psychiatres se sont intéressés à la création de leurs patients. Dans les années 20, les docteurs Walter Morgentaler et Hans Prinzhorn ont été les premiers à faire de la recherche sur la création des patients psychiatriques et ils ont conçu une grande collection. Une étude monographique de W. Morgentaler sur Adolf Wolf fut publiée en 1921. C’était la première fois qu’un patient interné était considéré comme un artiste. Une année plus tard, le livre de Hans Prinzhorn Bildernei der Geisteskranken a été publié. Des artistes comme André Breton, Max Ernst et Paul Klee étaient fascinés par cette forme d’art. À la fin des années 40, Jean Dubuffet a publié son pamphlet, dans lequel il a déclaré que cette forme d’art exprimait le véritable processus de l’imagination. Il a fondé la théorie de l’art brut et en a été l’un des premiers collectionneurs. Depuis les années cinquante, Rainer a réalisé des recherches sur les institutions psychiatriques. En 1963, en Europe de l’Est, il acquiert une archive psychiatrique qui comporte des textes, des oeuvres d’art et des photographies. Les dessins qu’il a découverts, pour la plupart des inédits, prouvent la richesse de cette collection, une des plus grandes collections d’art brut dans le monde. À Vienne, le Docteur. Leo Navraotil a fondé une organisation « Psychopathologie de l’expression » dont Rainer fut un des membres. L’institution Guffing établie dans les environs de Vienne, est devenue fameuse pour ses artistes d’art brut. En 1993, un projet intéressant a eu lieu : Ils ont invité Rainer à peindre sur des œuvres des patients et vice et versa. Quelques œuvres de Rainer (über Hauser) et de Hauser (über Rainer) ont été montrées dans l’exposition à la Maison Rouge. La collection est constituée d’œuvres d’artistes devenus illustres (Louis Soutter, Johann Hauser, Wolfgang Hueber..) et qui figurent dans les importantes collections du Musée de Lausanne, du Musée de Villeneuve d’Ascq ou encore dans celle de Bruno Decharme à Paris. La collection comporte aussi des œuvres d’art naïf comme des œuvres par Max Raffler, Nikifor, et Alfred Wallis. Rainer était particulièrement intéressé par la production d’art brut d’avant 1945. Depuis que des neuroleptiques sont administrés aux patients, leur créativité a été réduite. Une petite sélection d’œuvres de cette collection a été exposée à Vestisches Museum Recklinghausen en 1994 et en 1996, le Musée de Stadshof à Zwolle en a montré un choix plus étendu (3).

F. W. Kaiser, directeur du Musée municipal à la Haye, est le commissaire de cette exposition à la Maison Rouge. Il interroge l’influence de l’art brut sur l’œuvre de Rainer. Comment un artiste contemporain peut-il s’intéresser à des expressions dénuées d’autocensure et situées hors du champ de l ‘histoire de l’art et pourquoi décide t-il de les rassembler ? En 1965, quand il a commencé à collectionner de l’art brut, il travailla sous l’influence des drogues afin d’analyser son identité plus profonde. Les médecins de la clinique universitaire de Lausanne et de l’institut Max-Planck de Munich ont commencé des recherches sur les effets psychotiques de la drogue. Ils ont donc invité des artistes à travailler sous l’influence de la psilocybine et du LSD, en présence d’une caméra et d’assistants médecins. Rainer a participé à cette expérience et réalisa rapidement que la dose était trop forte et qu’il ne pourrait pas dessiner. Il a commencé à numéroter frénétiquement les pages de son cahier, de crainte qu’ils ne lui volent ses dessins. C’est seulement lorsque l’effet de la drogue s’est atténué qu’il a pu vraiment dessiner. Ses peintures sous influence sont en majorité d’un format plus petit. En raison de la psychose ou de l’ivresse, tout se rétrécit, pas seulement le format du papier, mais également la pensée, l’attention aux autres (4). Dans cette période, il a écrit son apologie de l’art des psychopates, Schön and Wahn, dans laquelle il défendait les valeurs expressives des gestes et grimaces schizophréniques. Il dessine et peint sur des autoportraits photographiques où on le voit faire des grimaces. La nuit, il allait dans les photomatons de la gare Wiener Westbahnhof parce que pendant la journée il y avait trop de monde qui le gênaient. Une certaine tension des muscles et des nerfs était nécessaire afin d’obtenir ces expressions faciales. Au début, Rainer préférait les photomatons aux services de photographes professionnels parce qu’il voulait travailler seul et parce qu’il ne cherchait pas forcément la « meilleure » photo. Mais les photomatons avaient le désavantage qu’il était très difficile de deviner le moment où la photo serait prise. Finalement il a préféré travailler avec un photographe professionnelle qui photographiait constamment et très vite. La tension faciale et l’expression faciale déterminent un changement de personnalité, la tension nerveuse exprime tous les sentiments refoulés, ce que Rainer appelle les forces psychotiques. Au printemps de l’année 1970, après avoir pris de la mescaline, il a eu une hallucination intense de taches de couleur sur les dessins et sur les photographies qui étaient répandus partout dans son appartement. Depuis cette expérience, Rainer a commencé à peindre sur ses photos avec de la peinture jaune, noir et rouge. Rainer voulait réaliser une reproduction de lui-même dans laquelle il veut exprimer sa propre transformation symbolique (5).
Kaiser signale que les photographies qui ont été utilisées pour Faces Farces montrent un Rainer qui essaie d’imiter ce qu’il a vu dans les archives psychiatriques des dossiers cliniques des artistes d’art brut. Ce qu’il n’a pas atteint avec ses expériences sous l’influence des drogues, il espérait le trouver par le truchement d’une identification mimétique avec les états psychotiques de ce qu’il appelle ses propres états d’esprit psychotiques .Les Outsiders lui servent de modèles, et non pas seulement leur art. C’est seulement plus tard qu’il s’intéresse à l’aspect esthétique de leur travail comme dans Art Brut Hommagen (6).

Ses peintures aux doigts peuvent être comparées aux oeuvres d’art brut. Un jour en 1973, il était en train de peindre une photographie de Faces Farces et son pinceau se cassa. Afin de ne pas perdre sa concentration, il peignit avec ses mains, et il frappa sur la surface et ses poings et leurs traces sur la photo le fascinèrent et il décida d’en faire une nouvelle méthode. Parce qu’il travaillait en série, un autre problème apparut, une de ces mains saignait et le sang mêla à la peinture. Pour ceci il préférait travailler avec un carton lisse et il utilisait seulement de la peinture rouge afin d’éviter que l’on puisse remarquer d’indésirables traces de sang. Durant l’été 1973, dans une explosion de colère et de concentration agitée, il frappa, frotta de la peinture sur le carton et jeta de la peinture sur différents tableaux sur lesquels il travaillait simultanément. Il écrit qu’il a créé une méthode qui lui a donné la force de faire une meilleure peinture par cette façon agressive et destructrice de travailler. Il a essayé de représenter son propre état d’esprit ; Rainer a comparé cette manière de peindre obsessionnellement et frénétiquement avec les grimaces dans les Faces Farces (7).
Dans un de ses écrits daté de 1970 il déclare : « Quand je dessine, je me sens très excitée, je parle à moi-même, je suis plein de colère et d’agression comme quelqu’un qui est ivre. Je hais le monde, je condamne tout le monde, et je suis très insatisfait de moi-même. Quand je suis aussi critique et hostile, je suis alors capable de corriger quelque chose ou de repeindre un tableau (8). »
Cette citation montre que l’influence de l’Outsider Art sur l’œuvre de Rainer n’est pas à chercher dans l’iconographie : sa collection a plutôt été le vecteur de ce monde autre, le fil conducteur de ses recherches par la voie de la Mimésis, que l’on ne doit pas interpréter au sens de “copie” que lui donne l’histoire de l’art, mais au sens ancien d’appropriation mimétique (9).


L’exposition Arnulf Rainer et sa collection d’art brut a été présentée à la Maison Rouge du 23 juin 2005 au 9 octobre 2005. Cette exposition initiée par la Maison Rouge sera accueillie à l’été 2006 par le Gemeentemuseum à la Haye aux Pays-bas et à l’automne 2006 par le Musée Dhondt Daenens à Deurle (Belgique) et par le Musée du Doctuer Guislain à Gand (Belgique).
La Maison Rouge a publié un catalogue à l’occasion de l’exposition avec des textes de Roger Cardinal, Franz Kaiser et Bernard Vouilloux ainsi qu’un entretien avec Arnulf Rainer.
 

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Arnulf Rainer et sa collection d’art brut
Maison Rouge
10, Boulevard de la Bastille
75012 Paris
www.lamaisonrouge.org
23 juin-9 octobre 2005

Gemeentemuseum , la Haye (Pays-bas), hiver 2005 :
www.gemeentemuseum.nl

Musée du Doctuer Guislain, Gand (Belgique), automne 2006:
www.museumdrguislain.be

Musée Dhondt Daenens, Deurle (Belgique) :
www.museumdd.be
 

Notes

(1) Rudi Fuchs et Arnulf Rainer, Even before Language, Stedelijk Museum, Amsterdam, 2000, p. 6.
(2) Arnulf Rainer, Masqué-Démasqué, Musées royaux des Beaux-arts de Belgique, Bruxelles, 1987, p. 130-131.
(3) Claudia Dichter, Outsider, Die Sammlung Arnulf Rainer, Vestisches Museum Recklinghausen, 1994, p. 1-3.
(4) Conversation avec Arnulf Rainer et Franz W. Kaiser, le 1er novembre 2004 à Vornbach , Arnulf Rainer et sa collection d’art brut, Maison Rouge, Paris, 2005, p. 3.
(5) Arnulf Rainer, “Faces Farces” in Arnulf Rainer, Masqué-Démasqué, Musées royaux des beaux-arts de Belgique, Bruxelles, p. 50-52.
(6) Franz W. Kaiser, Arnulf Rainer, artiste et collectionneur, La Maison Rouge, Paris, p. 1-6.
(7) Even before Language, 2000, p. XX. , Arnulf Rainer, “Sur la peinture à la main au pied et aux doigts”in Masqué-Démasqué, Musées royaux des beaux-arts de Belgique, Bruxelles, 1987, p. 74-75.
(8) Even before Language, Stedelijk Museum, Amsterdam, 2000, p. 6.
(9) Franz W. Kaiser, Arnulf Rainer, artiste et collectionneur, La Maison Rouge, Paris, p. 1-6.
 

Arnulf Rainer HAP, s.d.
© DR
Encre de Chine sur photographie
50 x 60 cm
Collection de l’artiste
 

Collaboration Arnulf Rainer et Franz Kernbeis, sans titre, 1994
© GKGugging
Crayon noir et crayons de couleur sur papier
53,5 x 38,8 cm
Collection Künstler aus Gugging
 

Collaboration Arnulf Rainer et Franz Kernbeis, sans titre, 1995
© GKGugging
Crayon noir et crayons de couleur sur papier
90,1 x 68,2 cm
Collection Künstler aus Gugging
 

Collaboration Arnulf Rainer et Johann Fischer, sans titre, 1994
© GKGugging
Crayon noir et crayons de couleur sur papier
61,8 x 92 cm
Collection Künstler aus Gugging
 

Louis Soutter L'innocent, le témoin, le saut, 1930-40
© DR
Gouache sur papier
44 x 58 cm
Collection Arnulf Rainer
 

Portrait d’Arnulf Rainer
© Fabrice Gibert, Galerie Lelong
 

Commentaires

Gros coup de foudre !
 
coste françois – 08.02.2011
 
 

 
 
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