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« One sign of a good artist is when they infect your world view. After looking at Shirana Shahbazi’s photographs, seeing will never be the same again.(1) » Cette citation d’Ali Subotnick illustre avec justesse l’influence que les œuvres de Shirana Shahbazi peuvent exercer sur notre manière d’appréhender l’image et révèlent une lecture multiple de l’épreuve photographique.

par Latana Phoung

La capitale anglaise a déjà eu l’opportunité de pouvoir admirer à plusieurs reprises au Barbican Art Gallery l’œuvre de cette plasticienne, qui n’hésite pas à créer une véritable scénographie s’appuyant sur la diversité des formes, des couleurs et des matériaux employés pour chaque œuvre exposée. Cette nouvelle collaboration avec le Barbican Art Gallery représente une opportunité pour la photographe d’investir l’espace incurvé de 80 mètres qu’offre le « Curve Art» au rez-de-chaussée du Barbican Centre. L’absence d’indication sur l’éventuel sens de la visite permet une liberté totale au visiteur de choisir l’orientation qu’il désire et de vaquer comme il l’entend. La contrainte de l’espace permet en fait de faire découvrir une immense installation utilisant la totalité de l’étendue murale.

Si vous ne vous êtes jamais aventuré dans ce lieu d’exposition, je vous y invite car quelle fut ma surprise quand je découvris que je ne pouvais admirer qu’une seule partie de l’installation. Le mur incurvé décide de l’étendue de notre champ de vision. L’œuvre entière nous est dévoilée de la même manière qu’un rouleau de négatifs. Ce qui semble être à la base statique en devient mouvant. Le mouvement est continuellement présent tout au long de l’exposition grâce au choix des sujets et de l’accrochage des oeuvres. Ce mouvement se traduit également par la présence répétée mais variée d’un portrait féminin2(2) exposée sous la forme d’une reproduction photographique ainsi que celle d’une immense peinture murale. Le visage de trois-quart nous fait découvrir un regard bleu intense qui ne laisse percevoir aucun sentiment particulier, peut-être une petite touche de mélancolie. La répétition de cette même figure suggérant de légères modifications de point de vue nous invite à poursuivre la visite.

On a l’impression étrange d’être épiée par l’artiste elle-même, qui se joue de nous ou qui tout simplement nous introduit dans son univers, un univers qui dépasse les limites imposées des décennies auparavant entre l’art pictural et photographique. C’est la première fois que la photographe s’inspire de ses clichés pour les retranscrire par la suite en peinture murale. Elle a pour cela fait appel à l’habilité d’une équipe de peintres iraniens spécialistes des reproductions publicitaires à large échelle. Le style et la technique utilisés rappellent en tout point la publicité iranienne, qui est loin d’être inconnue à l’artiste puisque, originaire d’Iran, elle reste, malgré son départ prématuré pour l’Allemagne à l’âge de 11 ans, intéressée par les différentes traditions qui s’y perpétuent.

La multiplicité de ses choix iconographiques s’élabore d’ailleurs en fonction de la perception et de l’interprétation traditionnelle du peuple iranien : « When people in Iran see my ordinary pictures of Teheran they are not interested because they know them very well. So I was thinking of our visual heritage and what kind of representation we have in Iran, and it’s mostly carpets, mosaics, miniatures, press and documentary, photography, and propaganda paintings [….'> I have found that we don’t represent things that are normal – just an ordinary portrait, a mountain, and so forth. (3) » Cette exposition au Barbican nous permet d’admirer la variété des sujets choisis : natures mortes, portraits et paysages. De la même façon que Shirana Shahbazi a conçu la mise en espace de l’exposition avec beaucoup de finesse en établissant une corrélation recherchée entre les œuvres et un mouvement ondulatoire dans l’accrochage des œuvres, elle élabore un programme entier autour du thème des vanités. Elle fait référence ainsi aux créations artistiques en s'inspirant de la phrase latine « memento mori ». La fleur (une orchidée) et le papillon représentés soit en couleurs soit en noir et blanc, sur un support mural ou sur papier, sont des leitmotivs récurrents dans l’installation, qui symbolisent la brièveté de la vie.

L’accentuation de la polychromie ou du contraste entre le noir et le blanc des reproductions photographiques rappellent les grandes peintures murales qui ornent le mur incurvé. L’artiste sait sans conteste allier les qualités plastiques d’une œuvre picturale à celles d’une épreuve photographique. Tout en accordant une importance évidente à la juxtaposition des couleurs, Shirana Shahbazi traite également de la question du rendu de l’image. Certains clichés exposés montrent des prises de vues d’une précision microscopique. Cette volonté d’obtenir une épreuve photographique dépassant les capacités visuelles humaines rejoint les caractéristiques artistiques du photographe allemand Karl Blossfeldt (1865-1932). D’ailleurs ce n’est certainement pas un hasard quand on sait que Shirana Shahbazi a effectué toutes ses études en Allemagne et en Suisse alémanique (4). Elle cite d’ailleurs fréquemment parmi ses influences visuelles les noms d’artistes tels que Andreas Gursky ou Thomas Struth. Il y a effectivement un point de vue objectif dans son œuvre. Cependant malgré le style presque documentaire et minimaliste de sa production artistique, on décèle toujours une once d’étrangeté voir de fantastique dans le traitement des sujets.

L’emploi de couleurs soutenues ainsi que la recherche de la précision du rendu de l’image photographique apporte une sorte de vie au sujet traité. Au plein coeur de l'installation, nous avons la possibilité de contempler cette façon singulière de traiter le sujet de la pierre. Le visiteur peut observer chaque rainure et chaque trou qui s'inscrivent à la surface du caillou. Shirana Shihbazi a délibérément renforcé la part de lumière et d’ombre du cliché en noir et blanc. Ce cliché n’est pas sans rappeler certaines photographies de Brassaï illustrées dans l’album « Graffiti » (5). L’aspect onirique de l’installation est renforcé par la scénographie mouvante étudiée par l’artiste.

Sur la fiche présentant l’exposition, on peut lire cette expression : « fixed narrative (6) ». Ces deux mots résument à eux seuls le concept de cette œuvre gigantesque. Shirana Shihbazi a su utiliser l’espace d’exposition comme une longue bande filmique, nous laissant à chaque instant la surprise de découvrir l’œuvre suivante. Cette narration créée par la scénographie ne nous prive en aucun cas de ces instants uniques de conversation avec chaque œuvre exposée. L’idée de variation musicale correspond parfaitement à ce concept. L’artiste réussit à employer les mêmes sujets sous des formes différentes, mais ne perd jamais de vue le thème principal de la vanité. Laissez-vous entraîner par ce flot de couleurs et de formes. L’espace Curve Art vous ouvrira ses portes pour profiter de cette installation imaginative jusqu’au 20 janvier 2008.
 

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Lien :

Barbican Art Gallery
www.barbican.org.uk/artgallery
 

(1) « Un indice d'un bon artiste c'est quand il contamine votre vision du monde. Une fois qu'on a vues les photographies de Shirana Shahbazi, on ne voit plus rien comme avant. » Subotnick, Ali, « Seeing things », in Meanwhile, Swiss Institute Contempory Art, New-York, Sept 12-Oct 27 2007, Barbican Art Gallery, London, 4 Oct-20 Jan 2007, p.59.

(2) Réminiscence possible de « L’annonciation » présenté à Venise en 2003 qui représentait sous des points de vue différents le visage d’une jeune femme. La question du sens et de l’interchangeabilité de l’iconographie est à se poser dans ce cas précis.

(3) « Quand je montre mes photos ordinaires de Téhéran aux gens en Iran, ça ne les intéresse pas car il les connaissent déjà très bien. J'ai donc réfléchi à notre héritage visuel et au type de représentations que l'on a en Iran, et la plupart ce sont des tapis, des mosaïques, des miniatures, des photographies de presse ou documentaires et des peinture de propagande (...) Je me suis rendue compte qu'on ne représente pas les choses banales - comme un portrait ordinaire, une montagne et ainsi de suite. » Ref : Interview avec Shirana Shahbazi

(4) Entre 1995 et 1997 à la Fachhochschule de Dortmund et entre 1997 et 2000 à la Hochschule für Gestaltung und Kunst à Zürich.

(5) Brassaï, Gulasz, « Graffiti », Paris, Flammarion, 2002 (première édition 1960).

(6) « fixed narrative » qui signifie narration fixe.
 

Shirana Shahbazi
The Curve, Barbican Art Gallery
Crédit photo: Eliot Wyman.
 

Shirana Shahbazi
The Curve, Barbican Art Gallery
Crédit photo: Eliot Wyman.
 

Shirana Shahbazi
The Curve, Barbican Art Gallery
Crédit photo: Eliot Wyman.
 

Shirana Shahbazi
The Curve, Barbican Art Gallery
Crédit photo: Eliot Wyman.
 

Shirana Shahbazi
The Curve, Barbican Art Gallery
Crédit photo: Eliot Wyman.
 

Shirana Shahbazi
The Curve, Barbican Art Gallery
Crédit photo: Eliot Wyman.
 

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