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Arja Katariina Hyytiäinen (1974, Turku, Finlande) est une photographe dont le travail nous invite à la suivre dans ses voyages entrepris à travers l’Europe ces dix dernières années. Ses séries photographiques tournent autour de thèmes comme la condition humaine et la marginalité et servent de mémoires aux rencontres inattendues de sa vie. Elle a vécu, travaillé et été exposée dans plusieurs pays d’Europe centrale et orientale. L’année dernière, elle a vu son travail exposé à l’Atelier De Visu de Marseille. Tout récemment, elle a obtenu le 31ème prix Kodak de la Critique Photographique grâce à sa série « Europe – Scenario ». Depuis 2005, elle habite Paris et est représentée par l’Agence Vu. Du 17 février au 1er avril, elle participe à une exposition collective à la Noorderlicht gallery de Groningen (Pays-Bas).
« Distance-Now », 2005, la série que nous présentons dans In:Edit:, offre un point de vue intime pendant et après une rupture amoureuse. Elle se différencie fortement de ses séries précédentes, non seulement par l’usage de la couleur à la place du noir et blanc, mais aussi par la mise en scène des éléments et de son caractère narratif, hésitant entre l’autobiographie et un sens certain de l’autodérision.

par Saskia Ooms

traduction Florence Pillet

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Saskia Ooms : Tu es originaire de Finlande mais tu vis à l’étranger depuis plus de dix ans, peux-tu m’en dire plus sur les pays où tu as vécu et sur les voyages que tu as pu faire ? As-tu l’impression d’être toujours sur la route ?

Arja Katariina Hyytiäinen : Votre pays d’origine fait partie de votre identité. Après, pour la nationalité, la langue ou les traditions que l’on vous apprend, c’est un autre problème. La Finlande n’est pas très loin d’un point de vue géographique et quand j’en suis partie je n’avais pas vraiment de projet pour vivre à l’étranger. Mes voyages et les lieux où j’ai vécu sont arrivés d’eux-mêmes. Une fois qu’on est parti, il est difficile de revenir, car vos expériences de la vie sont différentes de celles des autres mais elles restent avec vous et vous vous sentez un étranger dans votre propre pays. Je ne dirais pas que j’ai l’impression d’être toujours sur la route. J’ai d’abord été en Suède où j’ai vécu près de six ans, puis j’ai passé trois ans en République Tchèque, entre les deux je suis restée à Berlin et à Paris pour deux ans et en 2005 je suis revenue de Prague à Paris.
Pour moi, la Suède est vraiment devenue ma maison, quand vous arrivez à 21 ans et que vous passez six ans dans un pays, ça vous change. Le paysage et la culture ne sont pas très différents de ce qu’on trouve en Finlande. Au contraire, quand j’ai séjourné en Carélie (Russie) de 1999 à 2000, j’ai été confrontée à une culture radicalement différente. C’était mon premier projet documentaire sur la longueur, je souhaitais trouver mes racines et ça a été une expérience inoubliable, j’ai vraiment pris conscience de la nature. Je vivais dans un minuscule village, habité seulement par six personnes, quelques vaches et quelques chiens. L’hiver ressemblait à une très longue journée, le fait de vivre à la campagne et de travailler avec mes bras a changé ma perception du temps. À cause de la neige et des voitures fonctionnant au diesel, il était impossible de conduire en hiver. Nous n’avions quasiment pas d’électricité, j’ai appris à vivre avec les habitants du village et ils sont devenus une famille pour moi. Ils m’ont appris à traire les vaches, à pêcher, à chercher du bois, à filer et à faire de la laine... Vos priorités changent radicalement quand vous vivez au cœur de la nature et que vous suivez le véritable cycle des saisons. Arriver à Prague et intégrer le FAMU (l’Académie des Arts Plastiques et du Cinéma à Prague) a changé ma vie. J’ai perdu de plus en plus le sentiment d’appartenir à la Suède, à cause de la distance et des différences du quotidien. Berlin et Paris sont plus faciles à vivre. Parfois, ça aide d’être un étranger pour voir une société dans sa profondeur, ou du moins au premier regard. J’ai beaucoup voyagé en Europe de l’Est ces sept dernières années (Hongrie, Pologne, Serbie, Slovaquie, Slovénie, Moldavie, Roumanie, Ukraine mais aussi Europe occidentale). Budapest est une ville où j’ai des amis et où je me sens chez moi, j’y ai passé tellement de temps, à des périodes différentes. Je n’ai pas vécu dans les autres pays, je les ai seulement parcourus en voyage, donc c’est plus comme un voyage par la route, passant d’un endroit à l’autre pour voir et sentir. Quand on voyage seul, ça devient aussi une expérience personnelle sur soi, ça clarifie les choses, le mouvement change votre perception, on est parti sans être encore arrivé, c’est un état d’attente et dans cet état il est plus facile d’être marqué par des nouveaux lieux, des rencontres et des observations, on est moins enfermé dans une routine.


S. O. : La série « Journey » est-elle conçue comme un journal de tes voyages ?

A. K. H. : Oui, « Journey » est une sorte de journal photographique, de mes voyages mais aussi de ma vie et des personnes dont je suis devenue proche. C’est un journal sur le temps et la vie, autant que sur le voyage. L’endroit importe finalement peu dans le contexte de « Journey ». Ces images auraient pu être prises n’importe où et cela est un point essentiel pour l’ensemble de mon travail.
Dans un sens, chaque œuvre est construite. « Journey » est bien sûr une sélection de négatifs mais ces négatifs représentent une certaine période de ma vie .


S. O. : Ton travail semble être profondément lié au lieu où tu vis. Tu as vécu en Europe de l’Est et étudié à Prague. Qu’est ce qui t’attire dans les pays d’Europe de l’Est ? Est-ce que tu ressens une influence de l’Ecole de l’Est ?

A. K. H. : Chaque expérience laisse une trace. Une des raisons pour lesquelles j’ai postulé pour étudier à Prague est la tradition de la photographie documentaire en noir et blanc. J’ai eu de bons professeurs là-bas mais je pense qu’ils m’ont plus enseigné la vie et la philosophie que la photographie. Donc, en effet, mon travail a été influencé par ça à un moment mais aussi par bien d’autres expériences. Il m’a fallu du temps pour apprécier le système d’enseignement en Europe de l’Est qui est un système contraignant. On ne m’a pas permis de continuer mes études après la seconde année car mes voyages constants m’empêchaient d’assister à tous les cours. Ça a été l’élément déclencheur, j’ai décidé de rester à Berlin, puis ensuite de partir pour Paris. En 2003, j’ai demandé à réintégrer l’école pour finir mes études, ce qui a été accepté à condition que je déménage à nouveau. J’ai finalement terminé mes études en 2005, après une pause de deux ans au milieu. Cette pause et le fait que l’on m’ait mise dehors était peut-être la meilleure chose qui me soit arrivée car cela m’a permis de réfléchir à ce dont j’avais besoin dans ces études, à comment utiliser mon temps et à ma pratique future.


S. O. : Tes photos montrent un intérêt très fort pour la condition humaine. Pourquoi est-ce un thème majeur dans ton travail ?

A. K. H. : La condition humaine, une question qui n’en finit jamais... Je ne suis pas sûre qu’il s’agisse uniquement de la condition humaine, il s’agit aussi beaucoup de moi, de toi et de nous. En plus du fait d’être humains, nous avons beaucoup de choses en commun. Je ne réfléchis pas tant que ça, mais je suis toujours en train de ressentir beaucoup de choses. J’ai besoin de garder une trace du temps qui passe, de l’enregistrer. J’ai une addiction aux autres, j’ai besoin de me reconnaître dans les autres.


S. O. : Comment vois-tu le medium photographique ? Comment utilises-tu ton appareil photo ?

A. K. H. : L’appareil photo fige le temps. Qu’il s’agisse de fiction ou de la réalité, les moments restent sur le négatif. Le temps est difficile à mesurer, certaines secondes paraissent plus longues que d’autres, mais on peut les capturer sur le négatif. J’ai une utilisation intuitive de l’appareil photo, il y a quelque chose comme un déclencheur ; un besoin d’enregistrer et de re-trouver, parfois je suis complètement perdue avec les négatifs. Ils peuvent fonctionner comme un flash-back. Ça a à voir avec la tristesse, la curiosité, la nostalgie, la mémoire ou la peur, différentes émotions. L’appareil photo est un outil pour exprimer des sentiments.


S. O. : Considères-tu ton travail comme de la photographie documentaire ?

A. K. H. : Qu’entend-t-on par documentaire ? La définition que j’ai trouvée dit : « présentant des faits de façon objective, sans travail de modification ou insertion d’éléments de fiction ». Non, je ne pense pas que mon travail puisse recevoir l’étiquette de "documentaire" par définition, ou alors un documentaire subjectif. Il est basé sur des moments, des événements et des rencontres réels, mais une grande part du travail est aussi dans l’édition, dans la sélection.


S. O. : Peux-tu expliquer ta manière de procéder ? Quelle relation entretiens-tu avec les personnes que tu photographies ?

A. K. H. : Je n’ai pas de règles strictes sur comment procéder. Parfois, je cherche la bonne lumière pour faire le portrait d’une personne et la lumière apparaît au bon endroit et au bon moment. Dans quelques projets comme « Normality » et « Road 55 », je voulais me tenir à des conditions lumineuses et à un moment du jour spécifiques mais ce n’est pas toujours le cas. Je photographie des gens avec qui j’ai un lien, souvent des amis ou quelqu’un dont je me sens proche. Même si la personne est un parfait inconnu, il y a quelque chose qui me touche, que je reconnais. Il arrive ensuite qu’on devienne amis. Aujourd’hui, j’ai photographié un homme dans le métro, il n’est pas devenu mon ami mais il y a eu une vraie compréhension de l’image. Il m’a rappelé un souvenir. Peut-être que c’était la peur qui m’a fait l’approcher, la peur d’approcher d’un autre être humain.


S. O. : Dans la série « Road 55 » tu prends en portrait des filles qui gagnent leur vie en "dansant" derrière des vitres rouges, sur la route entre Teplice en République Tchèque et Dresde en Allemagne. Étaient-elles difficiles à approcher ? Cela a-t-il été un projet difficile pour toi ?

A. K. H. : Ce n’était pas le plus facile, j’ai dû beaucoup marcher et parler le long de la route la nuit. Mais encore une fois, ça m’a beaucoup appris. Ces filles sont des gens comme les autres. La difficulté est plus dans leur peur que l’on fasse leur portrait.
J’ai commencé ce projet car je voulais montrer les individus derrière ces fenêtres. Mon image des "filles qui dansent derrière les vitres rouges" n’avait pas de visage et je voulais en savoir plus. Dans plusieurs pays d’Europe de l’Est, c’est difficile de trouver un travail pour payer ses études. Ces filles rêvent aussi au futur, comme chacun d’entre nous.
"Danser" est juste une voie plus facile pour beaucoup d’entre elles. Dans ce type de projet, il faut prendre son temps et parler avec les gens.


S. O. : Entre 1999 et 2002, tu as travaillé sur la série « Normality », qui consiste en des portraits de personnes vivant en hôpital psychiatrique à Nove Zamky en République Tchèque. Dans ces photos tu poses la question de la norme dans la société civilisée. Penses-tu que l’appareil photo soit un bon outil pour représenter la maladie mentale ? On dirait que tu as voulu donner une leçon contemporaine au Dr. Charcot en faisant le portrait de ces personnes de façon respectueuse. Était-ce un choix délibéré ?

A. K. H. : Un choix délibéré de donner une leçon au Dr. Charcot, non... Mais par contre c’était un choix délibéré de représenter les malades mentaux de la façon dont je l’ai fait. J’ai commencé à travailler avec un appareil 35mm, en essayant de faire un reportage sur l’hôpital et ses patients. J’ai réalisé très vite qu’il m’était impossible de rester objective et j’ai voulu renverser la question. On peut faire le portrait d’une personne de nombreuses manières, où est la vérité ? Dans tous les cas, l’image reste liée à l’interprétation du photographe. Donc j’ai photographié ces visages solides de façon à voir si la maladie mentale pouvait être détectée dans une image. L’ensemble du travail devint une sorte d’essai sur la norme. Dans ce soixantième de seconde, un grand nombre d’expressions peuvent prendre place. J’ai choisi celles qui pour moi pouvaient représenter n’importe qui. Je voulais rendre ce que l’on ne voit pas visible et remettre en question la norme que l’on applique. Utiliser un appareil photo était le meilleur moyen pour réaliser ce projet. Souvent, la personne que je souhaitais prendre en portrait et moi, nous restions ensemble dans un vaste hall. Je mettais l’appareil sur un pied et l’autre était libre d’agir à sa guise. Je suis devenue une extension, entre l’individu et l’appareil, d’une façon très formelle et statique, et pourtant nous étions seuls, à l’écart du reste de la foule dans la clinique.


S. O. : Dans « Hero Water », tes photos représentent des instants éphémères que tu as vécu pendant l’hiver 2006, à travers l’Allemagne, la Pologne et l’Ukraine. Comment cette série s’est-elle construite ?

A. K. H. : « Hero Water » est une série créée en un mois et dans trois pays, du 23 décembre 2005 au 21 janvier 2006. Le temps et l’intensité sont des choses importantes pour moi. C’est la période ou les gens se retrouvent chez eux, avec leurs familles. Je souhaitais casser cette règle et rencontrer des gens au hasard des routes, à cette période de l’année. J’ai seulement contacté trois personnes dans les villes de Berlin, Varsovie et Kiev. Mon but était d’avoir un contact dans chaque pays afin de faciliter les choses et afin d’obtenir plus rapidement des contacts dans d’autres villes de ces pays. Le reste est venu naturellement en restant ouvert à l’idée des rencontres et du voyage.


S. O. : Dans quelle mesure tes séries photographiques sont-elles liées à ta vie privée ? Je pense plus particulièrement aux séries « Distance-Now » et « Medans ».

A. K. H. : Ces deux séries ont été créées après une rupture amoureuse. Même s’il s’agit d’œuvres très personnelles, je pense que n’importe qui peut se reconnaître dans le processus qui suit une rupture. Je n’ai jamais eu en tête de créer ces œuvres avant d’en avoir eu moi même l’expérience. De la même façon, je n’envisage pas de continuer ce genre de "séries de rupture", et heureusement ! « Medans » (Pendant ce temps), 2002, est une œuvre basée sur la mémoire visuelle, la photographie étant une "preuve" d’un événement du passé, c’est une "chanson d’adieu" et une forme respectueuse de comprendre ce processus.


S. O. : En comparaison avec les autres séries, les photos de « Distance-Now » semblent plus mises en scène. Contrairement à tes travaux précédents, elles contiennent une part de narration. Est-ce que c’est quelque chose que tu tentes d’expérimenter ?

A. K. H. : « Distance-Now » est ma seconde "série de rupture". Je ne voulais pas me répéter et les émotions étaient aussi différentes cette fois. J’ai beaucoup utilisé les images mises en scène pour illustrer le désespoir que l’on peut connaître quand une relation s’achève. Ce travail présente une double distance ; il est plus froid que « Medans » et se distance des émotions véritables. Il parle des peines de l’âme avec humour. J’ai tenté de mettre cette situation à distance en créant cette œuvre, ça m’est difficile en général, de mettre de la distance entre moi-même et tout ce qui m’est personnel... Le titre « Distance-Now » fait référence à la distance psychologique entre mon partenaire et moi, au moment de la rupture et après.


S. O. : Est-ce que « From the room » est ton premier film-diaporama ? Comment ce travail est-il lié aux autres séries ?

A. K. H. : « From the room » est un pleur confus. Ce n’est pas mon premier "film-diaporama" mais il a été créé au même moment que « Distance Now » sans mettre aucune distance. Dans « From the room », j’utilise encore l’écriture, comme dans « Medans » et le son est modifié depuis des notes faites pendant la relation dont parle « Distance Now ».


S. O. : Quels artistes et photographes ont influencé ton travail ?

A. K. H. : Robert Frank, Joseph Koudelka, Diane Arbus, Anders Petersen et Viktor Kolar sont des photographes importants qui ont sans aucun doute influencé mon travail, mais il faut aussi citer des cinéastes comme Andrej Tarkovski, Ingmar Bergman ou Roy Anderson.


S. O. : Tu viens de remporter le prix Kodak. Qu’est ce que ça signifie pour toi ?

A. K. H. : Cela signifie beaucoup ! Ce prix m’a permis de continuer à travailler, à réaliser des projets et des idées qui n’étaient avant que des rêves.
 

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www.arjahyytiainen.com
 

« Medans », 2002, © Arja Katheriina Hyytiäinen.
 

« Medans », 2002, © Arja Katheriina Hyytiäinen.
 

« Journey », © Arja Katheriina Hyytiäinen.
 

Journey », © Arja Katheriina Hyytiäinen.
 

« Journey», © Arja Katheriina Hyytiäinen.
 

« Journey », © Arja Katheriina Hyytiäinen.
 

« Normality », 1999 - 2002, © Arja Katheriina Hyytiäinen.
 

« Normality », 1999 - 2002, © Arja Katheriina Hyytiäinen.
 

« Normality », 1999 - 2002, © Arja Katheriina Hyytiäinen.
 

« Hero water», 2006, © Arja Katheriina Hyytiäinen.
 

« Hero water », 2006, © Arja Katheriina Hyytiäinen.
 

Arja Katheriina Hyytiäinen, Paris, mars 2007.
© Chung-Leng Tran.
 

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