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Le lien incontestable entre la vie et la nutrition a été exalté par Arcimboldo dans la deuxième moitié du 16e siècle. Dans ses peintures anthropomorphiques ou animalières à base de nourriture, il a redonné vie aux icônes de la nature morte. L'acte d'ingestion a joué un rôle clé en psychologie depuis la “phase orale” de Freud.

par Danilo Jon Scotta

Traduction : Olivier Guillion

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L'histoire du cinéma est constellée de repas et de banquets ordinaires. La nourriture est souvent exploitée pour donner de la structure aux scènes de convivialité. Sa consommation peut aussi bien s'élever jusqu'à une métaphore des instincts humains les plus bas - poussé à l'extrème dans “La grande abbuffata” (Marco Ferreri, 1973) ou en symbiose avec le sexe comme dans Tom Jones” (Tony Richardson, 1963) – que faire partie de la trivialité des repas quotidiens.

Esthète raffiné et grand connaisseur de l'esprit humain, Peter Greenaway analyse les multiples facettes de l'alimentation à travers deux films assez différents, mais qui partagent un concept commun. Indépendamment des considérations sur la putréfaction de la substance organique (nourriture incluse) dans “A Zed and Two Noughts” (1985), il est possible de distinguer une approche indirecte et une autre plus strictement allégorique.

Dans “The Belly of an Architect” (1987), l'ingestion et ses processus associés se transforment en une image de la soif de phagocytage.
Victime d'une sorte de frénésie avide de vivre, Stourley Kracklite "consomme" et détruit tous les objets qui forment l'essence de son existence. De sa relation avec sa femme, en passant par ses activités professionnelles, tout est annihilé dans un processus d'auto-destruction lent et inexorable. A terme, cela aboutit à la "consommation" ou au catabolisme de son être physique lui-même.
Suite au débordement des aliments psychiques sur son corps, par une revanche du sort ou par destinée, le cancer attaque son ventre, élement central de la digestion. La maladie représente l'issue d'un conflit acharné entre les processus naturels de l'alimentation et la quète sans limite des résultats : la performance à tout prix.

En considérant que nous ne sommes pas seulement définis par ce que nous mangeons, mais aussi par la manière dont nous mangeons, Greenaway nous invite à rechercher un équilibre, loin du bombardement médiatique quotidien qui nous pousse à une compétitivité néfaste. Le résultat final est le suicide, aboutissement inévitable du conflit entre "se nourrir de", et vivre en harmonie avec son environnement.

L'histoire de John Belushi me vient à l'esprit. C'était un acteur de seconds rôles, dont on se souvient principalement pour son duo avec Dan Akroyd dans "The Blues Brothers" et pour son rôle - très apprécié par les amateurs de "trash movies" - dans le légendaire “Animal House”. Il est décédé à la trentaine. L'autopsie a révélé que son corps était ravagé par une série d'excès qui l'avaient réduit à la condition d'un homme de deux fois son âge... Appétit pour la vie, pour les expériences, ou peut-être l'effet pervers des lumières du "star system" et de la célébrité.

“The Cook, The Thief, His Wife & Her Lover” (1989), dont le cadre est un restaurant londonien, illustre le triomphe visuel et iconographique de la nourriture. Tout d'abord, il en présente une vision positive : la nourriture est belle, bien manger est important et celui qui orchestre une telle merveille - le cuisinier (cook) du titre - ne peut être qu'un esthète raffiné. Son attitude, tantôt cynique et amusée, tantôt compatissante et bienveillante, délivre un message universel. Tout comme le Prospero de Shakespeare a apporté un testament spirituel, le cuisinier de Greenaway nous en offre un autre.

La vie est un processus sans fin qui consiste en un amoncellement de petits détails. L'action de s'alimenter fait partie de la progression quotidienne sur le chemin de l'existence. Mais cette vision idyllique n'existe pas concrètement. Chaque élément positif possède sa contrepartie négative ; tout peut être ramené à la naissance et à la dégradation. La nourriture n'est pas uniquement sustentation et plaisir, elle est aussi la source de déchets, de restes, et des conséquences inévitables de la digestion.

Ce contraste à l'origine de travellings qui démarrent dans la cuisine, naviguent parmi les tables somptueusement dressées, pour finir dans les toilettes, "assaisonnés" par des commentaires dédaigneux d'un criminel - le voleur (thief) - dont le seul raffinement est sa passion pour la bonne cuisine. Il incarne la même concupiscence frénétique qui a déjà détruit Stourley Kracklite et son ventre... mais cette fois Greenaway va bien au-delà de l'insatisfaction. Il navigue dans le sadisme cruel et révoltant, et atterit dans la dimension de la sexualité. Aussi démesuré que la faim, et à la fois insatisfait et irrépressible, le sexe fait revêtir au voleur une connotation de frustration enfantine face à son incapacité à assouvir réellement ses désirs.

De l'autre coté il y a sa femme, autrefois une sainte-nitouche et maintenant sevrée par les dures réalités du monde après les vexations impitoyables d'un homme trop aveugle pour apprécier sa valeur. Elle oriente son appétit ailleurs.

Durant sa quète d'un équilibre entre sa vie sexuelle et la fluidité des événements, survient une aventure avec un autre homme.
Leur relation est scellée par un rapport oral - ce n'est pas un hasard - dans les toilettes. Femme calculatrice et astucieuse, la manière dont elle poursuit une harmonie alimentaire est applaudie par l'oeil sarcastique du directeur, qui face à son délire de vengeance, apparait omnipotent. Il est difficile de dire où finit le jeu et ou commence le banquet des vanités. Le spectateur est invité au véritable repas. Nos fourchettes, couteaux et cuillères - ou selon les diverses cultures, baguettes, doigts, etc - sont des prolongements physiques, des yeux pour voir, des oreilles pour entendre... sommes-nous si différents de l'épouse, après avoir pris conscience de la lobotomie continuelle à laquelle nous soumettent les médias ? Combien de fois nous laissons-nous aller à des explosions d'arrogance simplement parce que nous sommes exaspérés par les myriades de stimuli audiovisuels qui ont créé les fondements de notre colère, assez forte pour ruminer notre vengeance ?

On dit que la revanche est un plat qui se mange froid, ou bien préparé, comme dans le destin de l'amant malchanceux de l'épouse. Anti-héro par excellence, il semble représenter l'autre attitude possible face à la tambouille du quotidien.

Si le voleur est un sadique, le masochisme de l'amant lui fait accepter des compromis allant des mensonges dictés par l'opportunisme - tricheur et partiellement victime de sa propre dissimulation – jusqu'à la fuite et la tentative de se soustraire au regard... comme l'autruche enfouit sa tête dans le sable plutôt que de faire face aux situations dangereuses ou inconfortables, en un mot la réalité.

Agneau sacrificiel, l'amant est le symbole de l'humanité endormie, tant farcie de poisons et de contre-vérités destructrices qu'elle est inéluctablement destinée à la dissolution... mourir signifie se décomposer, devenir pourriture, ou nourriture pour les larves nécrophages.
Le propos de Greenaway est impitoyable et sans appel, la passivité ne mêne qu'à la défaite. Tout n'est pas perdu : le rôle salvateur au sein du jeu cruel des diverses parties semble donner la possibilité - à quelques-uns, au moins - de se débarasser de leur apathie, en revenant sur leurs mensonges aliénants et en se réveillant à un nouveau sentiment de lucidité consciente. Certainement, cela nécessitera d'apporter un peu de nourriture à l'esprit de cette humanité engourdie par la non-culture du fast-food.
 

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Pour des images et plus d'infos :
www.petergreenaway.com
 

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