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Attitude Rugby est un titre atypique dans la presse sportive française, à la maquette très sobre et rappelant de grandes revues d’art ou de mode telles qu’Egoïste ou L’Insensé. Créée il y a quelques années par Michel Birot, elle a adopté une ligne éditoriale très clairement marquée en marge de la presse sportive : proposée originellement en grand format (A2 déplié), illustrée exclusivement de photographies en noir et blanc à la technique très maîtrisée et disponible uniquement en kiosque au prix de 15€ l’exemplaire. Elle a vécu il y a quelques mois un changement majeur en devenant mensuelle, en adoptant un format plus classique, en s’ouvrant aux abonnements, à la couleur et à la société au-delà de la culture rugby.

par Nicolas Marailhac

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Nicolas Marailhac : Pourquoi cette nouvelle formule ?

Michel Birot : Attitude Rugby s’est ouvert car le rugby n’est pas qu’un sport, pour nous c’est aussi une manière d’être, une attitude : un univers à définir et à explorer, ce qu’on fait en s’ouvrant plus sur la société. Bien sûr, le rugby est toujours au cœur de la revue, surtout avec la tenue de la Coupe du Monde de 2007 en France, mais à terme nous aimerions devenir un masculin de sport et de société dont le fil rouge est cette idée d’attitude rugby.

N. M. : Quelle est-elle ?

M. B. : Celle qui se définit autour des notions de courage, de générosité, de respect et de solidarité. Et ce ne sont pas des clichés : le rugby est un sport où on ne peut pas tricher sous peine de le payer très vite très cher. Même les joueurs qui jouent un peu de leur image (car il y en a comme il y en a toujours eu) se retrouvent comme les autres sur le terrain.

N. M. : Ce changement est-il issu d’une envie ou d’une nécessité ?

M. B. : Ç’a été une évolution logique ; auparavant, par exemple, nous avions plusieurs titres à la parution pas toujours régulière (comme Attitude Voile ou Attitude Golf), le changement de formule permet de les intégrer tout naturellement.

N. M. : Le public des habitués n’a-t-il pas été perturbé ?

M. B. : Oui, pour les grands fidèles, mais je me dis que les cinquante premiers numéros sont maintenant à regarder comme une histoire qui se cherche entre l’édition et la presse, alors que la nouvelle formule est bien dans la presse. Je suis photographe à l’origine, et je me souviens ne pas toujours m’être retrouvé bien servi dans la presse, ou alors bien servi mais mal payé, d’où l’envie d’un magazine. Nous sommes partis de rien, avec juste deux tabourets, et nous avons tout de suite été aussi bien remarqués qu’accueillis, de là un décollage assez facile.

N. M. : L’identité très marquée d’Attitude Rugby a-t-elle été un atout ou un frein à son essor ?

M. B. : Un atout, car comme on ne ressemblait à personne, on n’a inquiété personne et ça nous a valu beaucoup de soutien dès le premier numéro.

N. M. : Vous continuez cependant activité de photographe et pas uniquement dans le cadre d’Attitude Rugby : la double casquette est-elle facile à porter ?

M. B. : Oui, car je m’exprime principalement en tant que photographe dans le magazine, et si ça se retrouve ensuite ailleurs, tant mieux ! Mais que ce soit pour le magazine ou pour la photographie, au-delà du sujet en lui-même, c’est ce qu’on en fait qui importe ; bien sûr, pour le public le sujet est primordial, et pour l’auteur tant mieux s’il a des affinités avec son sujet. Ainsi, on pourrait dire que le rugby est pour moi un prétexte pour parler de choses ou d’hommes qui vivent à un moment selon des choix ou des contraintes donnés ; je me sens un peu comme un journaliste qui documenterait une époque, des hommes et des usages. Il se trouve que mes sujets sont des hommes dont le boulot est de jouer au rugby.

N. M. : Une manière d’aller du particulier vers le général…

M. B. : Oui, et c’est en ce sens qu’il a été bon d’ouvrir les pages du magazine à des sujets plus généraux, comme les pages de mode qui me rappellent mon ancien métier. On parle ainsi également de choses superficielles, ou plutôt disons que tout est superficiel quand on se met dans la tête que l’attitude du rugby c’est celle du plaisir !

N. M. : La nouvelle formule est plus compacte de format, tout en conservant une très belle maquette et en privilégiant toujours autant le noir et blanc. Pourquoi le choix de cette ligne ?

M. B. : Car mes références en la matière sont autant celles du travail de directeur artistique d’Alexei Brodovitch pour Harper’s Bazaar ou Vogue que ma culture photographique, très liée à une culture du noir et blanc dominée par Robert Franck, Henri Cartier-Bresson ou Brassaï par exemple. J’aime aussi le noir et blanc pour cette qualité qu’il a de dire d’emblée qu’il est une photographie : on ne peut pas dire « ah tiens c’est beau comme un tableau » ou « c’est joli comme un poster » en voyant une image en noir et blanc, il n’y a pas d’ambiguïté. La couleur est pour moi trop compliquée parce qu’on est immédiatement confronté à des problèmes différents de ma culture et souvent à des contraintes techniques, liées à l’impression. Le noir et blanc donne du sens et intellectualise un peu l’image, tandis que je ne trouve plus, hormis la couleur en soi, de sens aux images en couleur.

N. M. : Le choix de ce type d’images marque d’autant plus le décalage avec le monde télévisuel, très coloré et qui supporte d’autres sports, et affirme un travail qui se fait avec le temps ?

M. B. : Oui, même si on travaille toujours dans l’urgence, comme beaucoup de magazines ! Mais nous ne pouvons prétendre suivre l’actualité et de toute manière les gens pointus en rugby trouvent leurs infos au plus vite sur d’autres supports. Notre lectorat est à l’image du public actuel du rugby : ce ne sont pas des gens hyper pointus dans le domaine mais qui sont attirés par l’univers où tout ce qu’on dit à son propos est vrai (les mêmes notions que tout à l’heure, le partage, la solidarité, etc.), où on ne peut pas tricher…

N. M. : Au contraire d’autres sports de ballon comme le football ?

M. B. : Disons que c’est le sport opposé au football, totalement. En étant un sport de combat, sensuel, avec des mecs beaux, bien foutus, qui s’expriment avec leurs corps mais pour qui toutes ces notions sont vraies et pas que sur le terrain. Même aujourd’hui avec le professionnalisme.

N. M. : A l’image des troisièmes mi-temps ?

M. B. : Ah, aujourd’hui il y en a moins mais on peut toujours aller au stade avec ses enfants et voir des joueurs qui s’embrassent en fin de match, avec jamais un mot plus haut que l’autre envers l’arbitre.

N. M. : Au lancement du premier numéro de la nouvelle formule, le changement en soi a été peu remarqué ?

M. B. : Je pense qu’on est passé de statut de journal marginal à celui de journal « normal », donc la concurrence nous a remarqué sans que toutefois on l’inquiète, mais aussi avec Dominique Strauss Kahn en couverture, on est allé très vite très loin, pour ne pas dire trop vite trop loin ; et ça, ça a fait plus parler de nous que le changement de formule. En fait on est allé tout de suite vers ce qu’on devrait être dans quelques années en faisant en plus la grosse erreur de mettre un homme politique en couverture. Nos lecteurs ont été déconcertés : ça nous a coûté cher ! Cette année ça va mieux mais l’année dernière on a frisé la correctionnelle…

N. M. : Malgré la publicité que ç’a a pu engendrer ?

M. B. : Oui, car les hommes politiques, les gens n’en peuvent plus, en tout cas pas en couverture ; pour nous, ç’a été une manière de pouvoir nous situer, de nous repositionner en tant que magazine, mais on a été beaucoup trop vite. C’est un peu comme les Inrockuptibles ou Télérama qui ne sont plus uniquement des magazines de musique ou de télé : leur évolution a pris du temps et s’est faite à doses homéopathiques.

N. M. : A l’occasion de la Coupe du Monde, des projets particuliers ? Une ouverture vers l’étranger ?

M. B. : Nous préparons déjà la Coupe et lui consacrerons au moins un beau numéro avant et un beau après. Je ne connais pas d’équivalent à Attitude Rugby dans d’autres pays, mais nous ne pourrions pas décliner la formule telle quelle dans d’autres langues, on a trop un point de vue imprégné de la culture française du rugby. Ce serait une très belle expérience d’adopter un autre point de vue que le nôtre, mais il me faudrait plusieurs vies !…
 

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