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Vous en avez assez de votre nationalité, de la rigidité de la constitution de votre patrie de naissance, des fausses promesses d’égalité et de fraternité de votre république ?
Vous voulez donner un nouveau sens à votre vie, vous cherchez à officialiser votre engagement contre la tristesse et les réglementations, sans pour autant intégrer une secte ? Alors n’hésitez plus à devenir sujets du royaume d’Elgaland-Vargaland, gouverné par les artistes nordiques Leif Elggren et Carl-Michael von Hausswolff (1), qui en 1992 se sont autoproclamés rois déjantés de cette nouvelle micro-nation, au territoire illimité et éternel.

par Tiffany Kleinbeck

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Une autocratie farfelue

D’apparence classique, par son attirail royal composé d’un drapeau et d’un blason (deux couronnes, deux sceptres et deux pommes), par son hymne inspiré d’une marche suédoise du XVIIIe siècle, ou encore par ses commémorations officielles (le 14 octobre, jour anniversaire de ses rois et le 27 mai, fête nationale), le royaume semblerait même proposer de remettre au goût du jour certaines dérives tyranniques, telles que l’outrance, l’égocentrisme et la démesure : les rois sont tout-puissants ; leur pouvoir est dictatorial et sans restriction ; ils sont au-dessus de toute religion ; leur royaume est souverain, inviolable et en constante expansion territoriale.
Ce despotisme avoué est toutefois saupoudré de trois cuillères à soupe d’excentricité, de folie et de hasard et enrobé d’un nappage épais de liberté généralisée.
En effet, la lecture des différents articles de leur constitution nous dévoile rapidement la fantaisie de ce royaume, ses détournements et son côté expérimental et ludique : leur plat national se compose de pâtes à l’huile de tournesol agrémentées de Ketchup, d’ail et de basilic, le tout arrosé généreusement de Vodka-Coca ; leur devise est « il existe une balle pour chaque roi » ; leur constitution a été traduite en morse ; leurs ministères sont ceux de la Nostalgie, du Shopping, des Bloody Mary, du Rien, des Mots, du Trou de Mémoire, des Relations Sexuelles, de l’Inconsolabilité et des Piercings, de la Bonne Volonté, des Laminations ou encore de la Contemplation.
Ils pratiquent également l’art de la dérision et de l’excentricité lors des performances et des manifestations qu’ils organisent, notamment à l’occasion d’inaugurations d’ambassades et de consulats : en 1993, les fondateurs exécutent un suicide psychique aux somnifères et au Scotch, dans le but de ressusciter en êtres éternels, d’abolir la mort et ainsi transmettre cette immortalité à l’ensemble de leurs sujets ; en 1994, ils organisent trois journées de négociations en vue de sauver le monde ; en 1995, l’impression du millionième Thaler, leur monnaie, est suivie de l’annonce que chacun des citoyens peut se considérer comme millionnaire ; en 1996, lors de la ré-inauguration du Consulat Général de New York City, ils ont proclamé tous les citoyens de leur royaume « Maîtres de l’Univers » ; en 1999, les fondateurs du micro-état, ainsi que tous leurs citoyens ont établi un contact avec les anges, dans la ville de Los Angeles. Plus récemment, suite à la recommandation du pape Benoît XVI d’abolir le concept théologique des limbes, Elgaland-Vargaland a annexé ce territoire délaissé.
Par ailleurs, la particularité du royaume est d’ordre territorial : le royaume s’étend géographiquement entre toutes les frontières terrestres et marines, mais aussi mentalement et sur Internet, à travers les territoires hypnagogiques, « Escapistic » et virtuels (2). C’est-à-dire qu’à chaque fois que vous voyagez, à chaque fois que vous êtes au seuil du sommeil, que vous songez, que vous délirez, que vous avez de l’inspiration pour créer, que vous êtes sous l’influence de drogues, que vous hésitez, que vous vous contredisez, ou que vous avez un virus informatique, vous visitez le royaume d’Elgaland-Vargaland.
 

Une insubordination royale

Royaume labyrinthique aux motivations obscures et souterraines, digne d’une nouvelle de Borges, il fait aussi écho aux préoccupations plus sérieuses soulevées par Tony Negri et de Michael Hardt dans leur Empire (2000), en proposant un idéal sans-limite et envahissant qui vise à parasiter et à contre-attaquer l’ordre établi et la standardisation : chaque citoyen d’Elgaland-Vargaland a le droit et le devoir d’exister, de penser et de circuler en toute liberté, en toute impunité et en toute éternité selon sa propre volonté, sa propre religion et ses propres modèles et d’interpréter la constitution comme bon lui semble ; la citoyenneté ne peut être imposée ni transmise et relève toujours d’un choix personnel et délibéré ; les accès du territoire royal sont ouverts à tout visiteur pacifique.

Ce royaume prétentieux, mais audacieux et innovant, se révèle donc baigné d’un humanisme indéfectible. Royaume de l’entre-deux qui échappe à tout emprisonnement, à toute délimitation, aussi bien territoriale que protocolaire, il se faufile entre les autres territoires ; il leur échappe et les contrôle en même temps, en s’insérant entre leurs frontières et prend ainsi la forme de tranchées qui servent moins à se cacher et à se replier qu’à développer une forme nouvelle de liberté. En adoptant la technique du caméléon et en rejetant la centralisation, il se dissimule pour être plus imprévisible et continuer sa progression. « A land in progress » : ses armes pour se répandre efficacement et durablement et déstabiliser sont l’infiltration par les interstices, la circulation, la fluctuation, l’improvisation et le court-circuitage de nos repères et de nos automatismes quotidiens. Le but ultime des monarques : étendre leurs principes à l’ensemble du territoire humain, pour provoquer une réorganisation des frontières terrestres et créer ainsi un parcellement de la surface de la planète en autant de territoires que d’individus. Ils proposent ainsi une autre forme de mondialisation, une unification positive cette fois-ci.


Des ambassades de leur royaume ont déjà été ouvertes à Londres, San Francisco, Osaka, Amsterdam, Berlin, Johannesburg, Thessalonique, Kaliningrad ou encore Caen (3). Le contre-mouvement est en marche.
L’utopie deviendrait-elle un jour prochain réalité ? Reste à convaincre les autres nations. Une lettre leur a été envoyée en 1993 pour prendre connaissance de leurs ambitions en vue d’une reconnaissance de l’indépendance de l’Etat d’Elgaland-Vargaland.
Sous ses airs d’utopie vouée à l’échec et au chaos organisé, la naissance et la progression de ce royaume s’avèrent finalement peut-être nécessaires et pertinentes en tant que force de résistance à l’uniformisation. À vous d’en juger (4).
 

Notes

(1) Leif Elggren est le fondateur d’Elgaland et Carl-Michael von Hausswolff de Vargaland. En dehors de leurs fonctions royales, ils sévissent dans les domaines de la musique expérimentale, des installations et des performances.
(2) Le territoire digital, aussi nommé KREV, est accessible à tous sur www.krev.org ou sur www.elgaland-vargaland.org.
(3) L’ambassade française a été inaugurée en 2002 par l’ambassadeur Thierry Weyd, professeur en histoire de l’art et des médias à l’école des Beaux-Arts de Caen et par les deux rois, dans le cadre du Festival Les Boréales. Elle a été matérialisée pour l’occasion sous la forme d’un bureau d’information, d’inscription, d’exposition et de performance.
(4) Si vous êtes séduits par ce royaume, si vous désirez rejoindre le rang de leurs sujets, n’hésitez pas à faire votre demande de citoyenneté. Vous trouverez leur constitution et le formulaire de demande de passeport sur leur territoire virtuel.
 

La frontière KREV : le territoire physique de KREV à la frontière entre la Suède et la Norvège, Svinesund 1999.
 

Le Consulat de KREV à New York : inauguration en 1994. Photo: Thomas Nordanstad.
 

Le Consulat de KREV à New York : négociations pour un nouvel ordre mondial.
 

Utopia KREV : KREV comme une partie de la Station Utopia, Biennale de Venise 2003.
 

Des officiers estoniens examinent les passeports d’Elgaland-Vargaland, Tallinn, Estonie, juillet 2001.
 

Un million de Thalers d’Elgaland-Vargaland transporté à partir de Stockholm et exposé au Palazzo delle Papesse, Sienne, Italie, 2001-2002. Photo: L.E.
 

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