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« Instantdreams » (rêves instantanés) - est le titre du travail photographique de l’artiste berlinoise Stefanie Schneider. La jeune photographe, qui a déjà un certain renom aux Etats-Unis et en Allemagne, recycle dans son travail photographique non seulement des films polaroid périmés, mais aussi et surtout les images stéréotypes liées aux Etats-Unis, au « rêve américain », et notamment à Hollywood. Souvent en étroite liaison avec le cinéma, ses photographies sondent le familier de l’univers hollywoodien et le détournent ; le recyclage de ces clichés, immédiatement reconnaissables pour la plupart d’entre nous, permet à l’artiste justement leur « démontage » - une subtile critique de notre manière d’appréhender le monde qui nous entoure et notamment de notre perception habituelle des média…

« America’s northern half is a film, not a continent. Everything which signifies the USA – from the Indians, whose most noble savages were invented in Europe, all the way to September 11th and the subsequent war in Iraq, the aliens and the revival of the dinosaurs, the terminators as governors and presidents as actors and vice versa, the electric chairs, the godfather Marlon Brando and the eternal singer Bob Dylan, the neurotic Woody Allen, Velvet Underground and Andy Warhol – all this is an invention of the media. Everything that I know about America has been conveyed to me by Hollywood films.” (1)

par Ann-Christin Bertrand

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« Instantdreams » se compose de séries de photographies couleurs qui, à partir de polaroid, ont été rephotographiées, fortement agrandies, puis présentées sous forme de séquences ou de tableaux. L’utilisation de matériel polaroid périmé ajoute aux photographies un effet pictural, presque surréaliste, qui se pose comme une deuxième couche sur les personnages et paysages photographiés. Les tirages semblent souvent abîmés, flétris, parfois surexposés ou brûlés sur les cotés; les couleurs, extrêmement décalées, pâles ou exagérées.

Les séries photographiques de Stefanie Schneider prennent place, la plupart du temps, dans le sud-ouest des Etats-Unis, notamment dans le désert californien et sa périphérie. Dans ces paysages, on découvre les thèmes moteur d’une structure narrative non définie (dont les thèmes de prédilection pourraient être « on the road », traîner, être sans but précis, etc…) et des éléments comme des stations service, des voitures, des motels, des revolvers… . Dans cette structure vague de situations et de lieux, nous trouvons des personnages –amis, acteurs, amants de Stefanie Schneider, parents- mais l’artiste reste au centre de son oeuvre, aussi bien derrière que devant l’appareil photographique, quand elle devient elle-même actrice dans ses propres « polaroid movies ».

On peut effectivement parler de « polaroid movies » car le medium le plus analogue à celui de son travail photographique est le cinéma. Notons qu’elle a réalisé elle-même des films avant de se mettre à « Instantdreams » (2). plupart des titres de ses images se réfèrent essentiellement au cinéma américain, avec par exemple les séries photographiques « OK Corral » (1999), « Westworld » (1999), « Memorial Day » (2001), « Suburbia » (2004) ou « The Last Picture Show » (2005). Il en va de même pour les titres de ses publications, comme par exemple « Stranger than Paradise », édité par Hatje-Cantz en 2006 et faisant référence au film éponyme de Jim Jarmusch.

Par contre, l’artiste se réfère rarement de manière explicite à ces films. On pourrait dire que c’est le cinéma américain en général qui lui offre la possibilité de s’approcher de la culture américaine, en détournant ses clichés et mythes. Ce faisant, elle les analyse, les vide de leur contenu, transforme leur perception habituelle, montre leur fragilité. Ce n’est certainement pas un hasard si c’est surtout le cinéma américain indépendant qui inspire l’artiste. Ces films démontent eux aussi le fameux « American Dream » et dénoncent ses contenus sentimentaux. (3)


En utilisant les stéréotypes et mythes du film hollywoodien, Stefanie Schneider se réfère à un medium –le cinéma hollywoodien- largement diffusé et, du fait de sa distribution planétaire, rempli de codes, d’associations et de symboles facilement assimilables et immédiatement reconnaissaibles par tout un chacun. Il semble utile de porter un regard plus attentif à une sélection de ses photographies, ce qui permettra de rendre visible la manière dont l’artiste met en place ces références et quelles sont ses intentions.
 

« … L’Allemagne n’a tout simplement pas le « look » d’un film comme moi je l’imagine. Par contre, la Californie, et notamment le désert californien, oui. (...)

(...) Finalement, tout prend sens dans la réciprocité des films, des souvenirs, des expériences personnels… » (4)

Les photographies « Marlboro » (1997) tout comme « Exxon » (1999), « Train crosses plain (Wastelands) » (1999), « Long way home » (1999) ou « Rhada mind screen » (1999) , mais aussi « Gas Station » (2000), « Hillview Motel » ou « The Village Motel – Sunset » (The Last Picture Show »)(2005), présentent quelques exemples de lieux caractéristiques du cinéma américain ou de la publicité (stations service, motels, sites abandonnés). Même si les photographies montrent différentes situations, elles semblent liées par l’élément commun du paysage : le désert plat et vaste, les palmiers, le soleil parfois trop brillant et donnant un effet presque irréel… (5)

La « filmogénie » du paysage californien, de ses lieux et accessoires typiques, devient donc le décor principal des mises en scènes de l’artiste. Permettant « l’accès direct » à l’image et au cliché d’Hollywood et de ses mythes, il participe ainsi de manière importante à la création et à la perception des « Instantdreams ».
 

« Les stéréotypes du cinéma américain se trouvent en Californie dans la rue. Banquiers, acteurs, agents, avocats, shérifs, agents de la CIA. (...)

(...) Souvent on se dit que les scénaristes ne sont finalement pas si créatifs. Ils décrivent simplement ce qui existe déjà. Ou est-ce que le comportement des gens est calqué sur celui des personnages de cinéma ? » (6)

Ce sont ensuite les personnages, leurs costumes, leurs gestes, qui évoquent le cinéma américain. Avec des moyens simples, l’artiste convoque les icônes, et notamment celles des rebelles (notamment ceux des années 60-70) qui, en dialogue avec les lieux, stimulent notre imaginaire.
Le triptyque « Gas Station » (2000) ou l’ensemble du travail présenté dans l’ouvrage « Wastelands » (7) en sont de parfaits exemples : les personnages représentés traversant le vaste désert californien semblent tout droit sorti d’un roadmovie. Du coup, à notre perception de ce travail viennent se greffer des scènes ou des émotions que nous associons à ce genre de films, des thématiques telles que la liberté, l’aventure, l’amour, les conflits, les rencontres inattendues… L’action photographiée, même pauvre, s’en trouve renforcée.
Dans « Ok Corral » (1999) et « Past the decisive moment » (2005), nous pouvons observer le rôle prépondérant joué par les vêtements et la gestuelle dans la perception de l’œuvre. L’acteur principal y porte un maillot de corps, souvent combiné avec une paire de jeans, tenue typique des personnages rebelles à l’écran. Qui plus est, les gestes utilisés sont éloquents : attentif, tendu, le personnage tient son fusil ou son revolver en position, avant de tirer en direction du danger. Encore une fois, de manière très simple, l’artiste nous renvoie à la mémoire collective hollywoodienne.
 

Nous avons donc quelques clés en main, qui rendent plus clair le concept utilisé par l’artiste : Schneider se sert de différents ingrédients facilement préhensibles pour invoquer un certain cinéma américain. (8) Le paysage, les lieux, les personnages, les accessoires, mais aussi les costumes, les gestes – tout cela est volontairement utilisé, pour recycler stéréotypes, mythes et, comme le titre « Instantdreams » l’indique, rêves de cette industrie hollywoodienne.

Mais il ne s’agit pas d’un simple recyclage. La reconstruction narrative de clichés filmiques permet à Stefanie Schneider de travailler à la déconstruction du mythe hollywoodien.

Les scénarii de ses photos semblent étrangement vides, fragmentés. Les stéréotypes habituels sont détournés comme par exemple avec le remplacement du cow-boy viril par une femme dans « Renée’s dream » (2006). Les narrations ne sont pas linéaires, elles sont pleines d’oublis, de trous, l’histoire racontée ne l’est pas de manière cohérente,, contrairement à ce qui se fait à Hollywood. Les stéréotypes et clichés habituels se fragilisent. (9)

Stefanie Schneider utilise l’oscillation entre la fiction et le réel pour fragmenter volontairement la narration. Le spectateur, trompé par les aspects narratifs, s’attend à une reconstruction logique mais il remarque au bout d’un moment que les séries restent finalement très vagues, indéterminées, sans sens, inachevées. Il essaie de combler les vides, d’inventer, il crée sa propre interprétation mais ses souvenirs ne l’aident pas. L’histoire apparemment racontée reste plus au moins un fragment, rien n’est sûr. Ce qui apparaissait comme un recyclage, une réutilisation directe de quelque chose de bien connu et facile à comprendre, est devenu illisible, incompréhensible. La perception habituelle du spectateur ne fonctionne plus, et c’est là qu’elle peut être mise en question.

Le film que Schneider semble montrer au spectateur à l’aide de pseudo « Filmstills » (10), avec son histoire, son scénario, ses personnages, n’existe donc pas. Une analyse attentive laisse apparaître qu’il n’existe aucune histoire concrète. L’artiste a construit de manière artificielle un scénario fragmenté, prétendu, à l’instar de ces prétendues images d’un film qui n’existe pas.

La capacité de la photographie à fragmenter le réel et à nous en rendre un témoignage fidèle est un mythe persistant, mais elle est ici dynamitée par le travail de Stefanie Schneider qui, en utilisant des clichés cinématographiques, nous fait croire en l’existence d’une narration. Or, son travail n’est que déconstruction ironique et ludique des mythes hollywoodiens, de notre perception de ces stéréotypes et plus globalement des réalités médiatiques. Par le recyclage et les déplacements artificiels, Stefanie Schneider annule le pouvoir des mass-média cinéma et photographie en les retournant contre eux-mêmes et ce, sans prétention aucune.
 

Notes

(1) Eugen Blume « Stefanie Schneider : Une invention sur polaroid » dans « Stranger than Paradise », Hatje-Cantz 2006, p. 17.

(2) Projets de films de Stefanie Schneider (en ordre chronologique): 1994 « Nachtgrabb » (5 min, 16mm, n/b) (scénario, réalisation, caméra, montage)// 1996 « Der Zeitreisende » (45 min, 16mm, couleur) (pour les chaînes télé allemandes NDR, WDR, SFB TV Networks) (montage) // 1996 « The Machine » (15min, 16mm, couleur) (assistante réalisateur, photographie de plateau, montage) // 1996 « Eliwagar » (6:30 min, 16mm, n/b) (scénario, réalisation, caméra, montage) // 1997 « Immaculate Springs » (110 min, 35 mm, n/b) (assistante réalisateur, photographie de plateau, montage, co-production) // 2000 « Void » (100 min, 35mm, n/b) (assistante réalisateur, photographe de plateau, monatge, co-production) (film soutenu par Filmstiftung NRW, produit par Interartes Germany)// 2005 « Stay » (USA, réalisé par Marc Forster, avec Ewan McGregor et Naomi Watts) (photographe de plateau, photographies de Stefanie Schneider utilisées pour des séquences de rêves/souvenirs). De plus, ses projets « Sidewinder », « Renée’s Dream »« Hitchhiker » (2005) et « 29 Palms, CA / strange_love 2004 » (projet commencé en 1999) ont été conçues comme des séquences présentés sur DVD. Ceci montre, à quel point Schneider rapproche les deux médias film et photographie.

(3) Les films de David Lynch (Blue Velvet (1986), Wild at Heart (1990) et « The Lost Highway » (1997)) ou de Ridley Scott (Thelma & Louise (1991)), mais aussi Bonnie & Clyde (1967) d’Arthur Penn… n’en sont que quelques exemples. Cette partie est inspirée par le texte de Marc Gisbourne « Life’s a dream – The personal world of Stefanie Schneider » dans « Stranger than paradise  », Hatje-Cantz 2006, p. 9 - 11.

(4) Stefanie Schneider dans un e-mail du 11.11.2002.

(5) Stefanie Schneider a vécu pendant plusieurs années en Californie, dans ces paysages de cinéma hollywoodien. Californie et Hollywood sont synonymes de cinéma américain. Le paysage où, depuis le début du 20ème siècle, sont produits de nombreux univers fictifs, regardés chaque jour par un public de masse, est devenu l’idée principale de notre imagination du cinéma américain. Ce qui fait que, dans son travail, l’artiste confronte les images de la mémoire collective hollywoodienne avec ses propres souvenirs et expériences personnelles.

(6) Stefanie Schneider dans un e-mail du 7.9.2002

(7) Voir notamment « Randy and I » (I et II), “Waiting for Randy” ou “Reload!”, tous de 2003.

(8) Dans ce contexte, il faut se rappeler que les photographies sont souvent présentées sous forme de séries, ce qui amplifie l’évocation d’une structure narrative.

(9) Les personnages, parfois, regardent directement dans l’appareil photo, ce qui détruit l’impression de fiction en même temps que celle-ci est évoquée, voir par exemple « Gas Station », déjà évoqué plus haut.

(10) Instantanés photographiques de tournage.
 

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Stefanie Schneider est née en 1968 à Cuxhaven (Allemagne). Elle vit et travaille à Berlin et Los Angeles.

Textes inspirés par / Photographies issues de:

- « Stranger than paradise », Edition Hatje-Cantz, Ostfildern-Ruit 2006;
- « Wastelands », Edition Braus/ Wachter Verlag GmbH, Heidelberg 2006.

Plus d’informations, une liste de ses expositions, ses projets à venir ainsi qu’une bibliographie plus détaillée avec de nombreux catalogues d’expositions et d’articles de presse se trouvent sur le site de Stefanie Schneider : www.instantdreams.net
 

House Up In The Mountains, 2003, polaroïd agrandi, 57x56 cm © Stefanie Schneider.
 

Last Season Dyptich, 2003, polaroïds agrandis, 2x 57x56 cm © Stefanie Schneider.
 

Loading The Gun, 2003, polaroïd agrandi, 57x56 cm © Stefanie Schneider.
 

Randy And I (1), 2003, polaroïd agrandi, 57x56 cm © Stefanie Schneider.
 

Randy And I (2), 2003, polaroïd agrandi, 57x56 cm © Stefanie Schneider.
 

Reload!, 2003, polaroïd agrandi, 57x56 cm © Stefanie Schneider.
 

Waiting For Randy, 2003, polaroïd agrandi, 57x56 cm © Stefanie Schneider.
 

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