EDIT:
 

Guillaume Coadou (Toulouse, 1979) vit et travaille depuis 1999 entre Paris et Haïti.
La série “ affiches ” consiste en quinze images, dont il a collé 600 affiches dans les rues de la ville de Paris.

par Saskia Ooms

Corrigé par Chung-Leng Tran et Laurent Loustaunau

Texte publié dans l’ouvrage « Guillaume Coadou : affiches », 2005
Collection Rache 3

Les images nous apparaissent comme familières et nous font penser aux photographies des journaux de la presse écrite. Toutes les photos présentées sont en noir et blanc. Une légende permet de restituer, pour chaque image, le lieu, le personnage ou une autre indication contextuelle : Marie-Césette, Vètyè, <->, Baka, Andrew, Grosny, Rwanda, Rio de J., OMC, Irak, Haïti, Gaza, Exil, Cordoba, Ayiti. Coadou a repris le schéma des images qui sont connues et reproduites par les médias de masse. Il a demandé aux comédiens d’une troupe de théâtre de Haïti de mettre en scène une sélection des images déroutantes que nous tous avons vues dans la presse quotidienne. La série témoigne de son regard critique des médias et des photographies de reportage. L’anecdote suivante d’un reportage sur un bidonville de la capitale Port-au-Prince, le quartier où il a vécu, exprime son aversion à l’égard des photographies de reportage les plus cruelles et spectaculaires. Ses amis du quartier lui demandaient pourquoi il avait toujours photographié les scènes les plus moches et les plus horribles ; il s’est posé la question et s’est dit que ce n’était pas à lui de montrer et de juger cet aspect de leur quartier. Par conséquent, il leur a prêté son appareil et ils ont fait des images du bidonville plus joyeuses et peut-être même plus importantes, selon Coadou.

“ Affiches ” recycle donc quinze images précises et existantes, déjà consommées par la culture populaire. La reconnaissance de la composition de la fameuse photographie de Robert Capa, qu’il a transformée et nommée Cordoba nous semble la plus frappante.

La photographie Marie-Césette fait référence à la grand-mère d’Alexandre Dumas. Son grand-père, le marquis Davy de La Pailleterie était un habitant de Saint-Domingue (Haïti). Il a eu un fils d'une noire, une esclave Marie-Césette Dumas, qui est devenue son épouse et qui a régné sur sa propriété jusqu’à 1771. Par ailleurs, la photo de Coadou reprend une image de Richard Dumas, photographe contemporain de l’Agence Vu. Ce double clin d’œil nous manifeste son aspect rieur et ironique.

Cette façon de manipuler des images archi connues, nous rappelle les dessins de Vik Muniz, qui ont été transformés et dessinés d’après son mémoire, comme par exemple la fameuse photographie Memory rendering of Saigon. Même les photomontages de Martha Rosler Bringing the war back home peuvent être mis en relation avec les “ affiches ” de Coadou. Ces images, d’une protestation poignante contre certaines réalités (Rwanda, Gaza, Irak, Haïti, Vietnam), relèvent d’un esprit “ underground ”. Le point de départ est documentaire. Pourtant, une fois les photos détachées de leur contexte, cet isolement ne nous révèle pas uniquement comment la signification peut changer, mais aussi comment l’information peut être manipulée. De plus, cela permet de voir comment l'œuvre de Raymond Hains (les différentes couches dans son travail) et celle de Michel Journiac (la performance moqueuse) ont influencé la façon de traiter le monde dans le travail de Coadou.

Deux des quinze images, Exil et <->, ne reprennent pas ce schéma ; Exil est un autoportrait : Coadou s'est volontairement exilé en Haïti, à l’age de 20 ans après avoir été imprégné des images des violences consécutives au Coup d'état (1993) à la télévision française, et il a donc décidé de s’installer en Haïti. L’autre image montre un bol (une calebasse), un récipient alimentaire, et comporte une légende symbolique de deux flèches. Ce symbole représente la division de la nourriture (donner et recevoir). Ainsi, cette image critique implicitement la répartition disproportionnée des aliments et des richesses dans le monde. Les affiches de Coadou nous impressionnent par ces grandes et belles images, le contraste du noir et blanc, le message derrière qui critique de façon moqueuse les reportages de presse, les influences des médias sur notre vision du monde et nous exprime une critique anti-mondialiste sans fausse prétention, une “ photographie politique ”.
 

 

 

 

 

Guillaume Coadou (au centre), Georges Muller et Édouard Baptiste (comédiens d’une troupe d’Haïti) adossés contre un mur (rue Bonaparte à Paris) sur lequel on peut voir les restes d’une affiche de Guillaume.
© Chung-Leng Tran
 

Pour commenter cet article, remplissez le formulaire :
 
Votre nom

 
Votre email (ne sera pas publié)

 
Votre commentaire