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Wandrille Leroy et Benoît Preteseille, les deux fondateurs des Éditions Warum, se sont rencontrés à l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris, le premier s’est retrouvé dans la section vidéo tandis que le second étudiait la scénographie. Férus de bande dessinée, ils ont profité des moyens mis à la disposition des élèves de l’école pour, chacun, créer les Éditions Ion (Benoît Preteseille) et les Éditions Pierre, Papier Ciseaux (Wandrille Leroy), deux petites structures qui produisaient et diffusaient de manière confidentielle des bandes dessinées sous forme de brochures artisanales. Cette expérience leur sera utile lorsqu’ils décideront en 2004 de collaborer ensemble pour monter une nouvelle maison d’édition, Warum (prononcer « varoume »), mot allemand qui signifie pourquoi. Cette plongée dans l’inconnu a été facilitée par le soutien de leur entourage et de certains libraires, dont un en particulier : Henri Boileau, gérant de la librairie Les enfants d’Icare, qui trouva l’imprimeur avec lequel Warum travaille depuis le premier livre paru. Il faut aussi mentionner qu’il y a deux collections chez Warum : Civilisation axée sur les aspects littéraire et artistique et dirigée par Benoît, et Décadence axée sur l’humour et l’impertinence et dirigée par Wandrille.

par Chung-Leng Tran

Corrigé par Nicolas Marailhac

Wandrille et Benoît sont éditeurs, mais aussi auteurs de bande dessinée. Si ce sont des fonctions complémentaires, il s’agit avant tout de deux métiers exigeant des compétences différentes. Warum a été créée, dans une certaine mesure, par souci d’auto-promotion car les projets de Wandrille et de Benoît étaient refusés par les autres maisons d’édition. « J’ai réalisé le projet de l’adaptation de L’écume des jours il y a deux ans et l’ai proposé à plusieurs éditeurs qui l’ont tous refusé. Ce qui était normal car c’était un projet qui n’était pas fini. Il y avait plein de défauts, mais pour autant, raboté dans les coins, le lettrage refait, la mise en page retravaillée, le projet devient éditable », dit Benoît. Alors jeunes auteurs inconnus et proposant des projets hors normes, il leur était très difficile d’attirer l’attention des éditeurs de bande dessinée. « La bédé, c’est comme partout en France, tu travailles dès lors que tu as déjà travaillé, tu es édité dès lors que tu as déjà été édité. C’est complètement injuste et limitatif, mais c’est comme ça. Tu n’as pas franchement de choix. Soit tu fais ce que tout le monde fait, qui est bien normé, et du coup les gens te prendront parce que tu corresponds à quelque chose que le public connaît et dont il a l’habitude visuelle. Soit tu crées ta propre structure d’édition pour pouvoir montrer ta propre production jusqu’à ce que les gens soient habitués à voir ce que tu fais et disent “ah ouais, bien sûr, c’est éditable” » déclare Wandrille.

Pourtant, la bande dessinée jouit aujourd’hui d’une bonne réputation (1) et son marché ne s’est jamais aussi bien porté (2). L’émergence dans les années 90 d’une production indépendante, où le traditionnel format cartonné A4 de 48 planches en couleur est abandonné au profit de formats et de paginations plus libres avec une utilisation quasi exclusive du noir et blanc, est en grande partie responsable de ce regain de forme. Il n’y a pas que la forme qui est différente. Les thèmes abordés – autobiographie, vie quotidienne, sujets intimes, expérimentation (3) – sont aussi aux antipodes de la bande dessinée de 48 planches qui traite essentiellement des genres tels que l’aventure, l’heroic fantasy, la science fiction, le polar et le fantastique. Des éditeurs indépendants comme L’Association, Le Lézard, Ego comme X et Frémok ont largement contribué à élargir le public qui, maintenant, dépasse largement le cercle restreint des amateurs de bandes dessinées. La qualité de cette production indépendante a apporté un certain prestige au 9e art. Aujourd’hui, lire de la bande dessinée, aussi appelée littérature (ou roman) graphique pour faire plus sérieux, fait partie intégrante des pratiques culturelles légitimes au même titre que le théâtre ou le cinéma.

Warum est aussi tributaire de cette bande dessinée indépendante, en bénéficiant de l’engouement qu’il y a autour d’elle. Cependant, si ces auteurs ont bel et bien bouleversé le paysage de la bande dessinée française dans les années 90 en élargissant les thèmes pour l’amener à plus de maturité, ce n’est plus tout à fait le cas actuellement. Cette bande dessinée indépendante s’est en quelque sorte institutionnalisée et de grands éditeurs, comme Dargaud, Dupuis ou Delcourt, se sont empressés de la publier à leur tour. Des dessinateurs comme Lewis Trondheim ou Joann Sfar, qui produisent une somme impressionnante de bandes dessinées, semblent ne plus arriver à se renouveler. Des séries, au départ prometteuses et démarrant sur les chapeaux de roues, s’engluent et s’épuisent très rapidement de manière aussi brève qu’éclate et disparaît un feu d’artifice (4). En plus de cela, ces dessinateurs appliquent très majoritairement une conception classique du médium dans laquelle une bande dessinée est composée de bulles (pas toujours) et surtout de cases. Le journaliste Hugues Dayes a consacré un ouvrage composé essentiellement d’entretiens menés avec des dessinateurs de bande dessinée en vogue aujourd’hui et pour la plupart issus de la scène indépendante (Blain, Blutch, David B., de Crécy, Dupuy-Berbérian, Guibert, Rabaté, Sfar) (5) et dans lequel il fait l’éloge du « gaufrier », forme conventionnelle de mise en page où le nombre et la taille des cases sont identiques d’une page à l’autre. Ainsi, la mise en page reste malgré tout classique et sage.

Les œuvres publiées par Warum, tout en s’inspirant de la bande dessinée indépendante des années 90 (formats et paginations fluctuants, choix du noir et blanc, dessin dans la même veine et présence de l’autobiographie dans certains titres), cherchent à explorer d’autres pistes. « Ce que je fais finalement, c’est de la scénographie en bande dessinée » déclare Benoît. Il ajoute « Nous, ce qui nous intéresse, c’est de faire des livres dont les gens ne savent pas ce que c’est. » En dehors des livres de Wandrille qui perpétuent la tradition du strip humoristique composé de 3 cases (mais qui sont d’abord parus sous la forme d’un blog sur le net), le reste de la production Warum s’affranchit de la présence des cases. Ne reste qu’une suite de dessins solidaires permettant de garder une forme narrative. Cet esprit de liberté et de fraîcheur se retrouve dans le joli livre, "Moi je", de Aude Picault. Il s’agit d’un carnet d’impressions à la chronologie lâche : au début célibat, rencontre avec un garçon, vie de couple, séparation, retour au célibat à la fin du bouquin. Sur un ton léger, Aude Picault nous fait partager des moments, des pensées de sa vie quotidienne et son trait épuré donne l’impression que le dessin s’est échappé des cases, absentes dans ce livre, pour aller faire l’école buissonnière. Le premier livre de Benoît, "DADAbuk", est un manifeste dadaïste qui ne ressemble pas du tout à ce qu’on attend d’une bande dessinée, le rendant inclassable. En quelques mois d’existence, Warum a publié 6 ouvrages originaux et il semble que, comme ce fut le cas dans les années 90, la bande dessinée se renouvellera encore, en majeure partie, par la marge.

Hybridation, métissage, transversalité sont les maîtres mots et on retrouve cela dans l’art contemporain où les artistes ne se contentent pas d’explorer un seul médium, mais passent de l’un à l’autre selon les projets et les besoins, sans complexe, se moquant de la problématique de la pureté de tel ou tel médium. Warum, à sa manière, sort du cadre pur des « cases et des bulles » et tente de décloisonner par le mélange, le métissage des genres et des formes tout en s’inscrivant dans le sillage de la toute jeune tradition de la bande dessinée indépendante.
 

Notes

(1) La revue Beaux arts magazine a consacré deux hors série sur la bande dessinée en janvier et en décembre 2003 et Art Press vient de faire de même fin 2005.
(2) En 2004, le chiffre d’affaires global de la bande dessinée s’élève à 190 millions d’euros.
(3) Je pense ici à l’Oubapo qui signifie Ouvroir de Bande Dessinée Potentielle initié par L’Association.
(4) Je pense particulièrement aux bandes dessinées suivantes : Isaac le pirate de Blain et Le chat du rabbin de Joann Sfar.
(5) Dayez Hugues, La nouvelle bande dessinée, Éditions Niffle, 2004.
 

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Site des Éditions Warum :
editionswarum.blogspirit.com

Le blog de Wandrille Leroy :
autravail.over-blog.com

Le site personnel de Aude Picault :
perso.wanadoo.fr/aude.picault
 

Couverture de « L’Écume d’Écume des jours », de Benoît Preteseille
 

Une page de « Moi, je » de Aude Picault
 

Couverture de « Ta gueule de l’emploi » de Wandrille Leroy
 

Wandrille Leroy et Benoît Preteseille
© Chung-Leng Tran
 

Wandrille Leroy et Benoît Preteseille
© Chung-Leng Tran
 

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