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« Le joujou est la première initiation de l’enfant à l’art, ou plutôt c’en est pour lui la première réalisation ». Voici l’affirmation d’un lien intrinsèque entre le jouet et l’art par Baudelaire, dans son texte « morale du joujou  » (1). L’enfant crée par l’intermédiaire du jouet, et les lieux d’art utilisent aujourd’hui le vecteur jeu comme activateur de sens devant l’œuvre. Quel lien entre le jeu et l’art et jusqu’où aller ? Les musées cherchent à attirer des petits visiteurs dans leur lieu d’exposition. En effet, il y a encore vingt ans, le jeune public n’avait aucun impact dans les politiques muséales, les accrochages et les cartels laissaient aux seuls adultes le privilège d’avoir accès à l’œuvre. Désormais, l’on prend de plus en plus en compte les enfants car ils apportent la possibilité de vivre la visite du musée en famille et engendrent une fidélisation accrue, du moins lorsque les musées parviennent à renouveler le choix des activités proposées.

par Sandra Doublet

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Depuis la loi musée du 4 janvier 2002, les établissements publics ont une mission d’éducation (2) et le jeune public est le plus visé par cette exigence pédagogique. Pour son ouverture, la Cité de l’architecture et du patrimoine a proposé à neuf femmes architectes de réfléchir aux tendances de la maison idéale : elles ont conçu « la villa de Mademoiselle B. » (3), initiale derrière laquelle se cache l’icône des poupées, Barbie. L’exposition s’adresse aux petits comme aux grands, les enfants peuvent ensuite s’initier à un projet d’architecture en imaginant à leur tour la maison de Ken, un concours de dessin est organisé, intitulé « A bachelor’s House for Ken » et pour lequel les gagnants reçoivent des jouets ! Dans le même esprit, la Cité de la musique présente un panel d’activités et de concerts destinés au jeune public : contes, ateliers musique et parcours avec énigmes dans les collections du musée permettent d’explorer l’histoire de la musique à travers le temps et les cultures.

Parfois ce sont des initiatives personnelles qui mènent à des projets singuliers. Les ateliers Tok-Tok du Palais de Tokyo ont été créés par Tanguy Pelletier, aujourd’hui chargé de la programmation des activités auprès du jeune public. Selon lui, l’art contemporain n’est pas si hermétique qu’on le prétend, il est même à la portée des enfants par l’intermédiaire des activités ludiques. Il ajoute que le médiateur tient alors un rôle essentiel, il devient le véritable trait d’union entre l’œuvre et l’enfant, et va guider le petit visiteur dans sa découverte du musée.
 

Les lieux d’art s’orientent donc aujourd’hui vers la réception de l’œuvre par le jeune public. Même les institutions qui par leur collections auraient pu laisser de côté cette démarche pédagogique et ludique choisissent de proposer des activités auprès du public enfant. C’est le cas de la Maison Rouge, fondation d’initiative privée dédiée à la création contemporaine, qui vient de créer un poste de chargé des publics et adopte dans ses objectifs de diffusion de s’adresser spécialement à un public ciblé dans ses activités, comme par « le mercredi on goûte aux contes », destiné aux 4-12 ans.
 

Mais lorsqu’un musée décide de consacrer un parcours de visite au jeune public, quel moyen est alors utilisé pour le sensibiliser ? Le jeu est le meilleur ami de l’enfance, il va donc être mis en œuvre comme l’élément déclencheur du plaisir et de l’apprentissage de l’art. Ateliers, mallettes et espaces enfant fleurissent dans les musées, avec plus ou moins de perspicacité et les démarches pour atteindre l’intérieur de leurs petites têtes blondes sont de plus en plus pertinentes. Quels sont alors les ingrédients pour arriver à l’interaction des jeunes visiteurs avec l’art ? Voici quelques pistes sur la manière de tracer un parcours, une visite ou un atelier qui promettent ainsi de faire éclore amusement et découverte de l’art. Petite leçon pour réussir à semer de l’art dans l’esprit des enfants.
 

Creuser dans l'imaginaire à pleines mains

Il faut avant tout, pour concevoir une activité ludique réussie au musée, se replonger dans l’enfance. Par le jeu, l’enfant va emprunter les voies de l’imaginaire pour mieux se saisir du réel. C’est la théâtralisation de son quotidien le plus banal, il s’invente toujours de nouveaux rôles, aventurier un jour, docteur le lendemain : jeu est un autre… L’approche ludique s’avère indispensable dans les pratiques de médiation tournée vers l’enfant : c’est intégrer l’œuvre à son quotidien fait d’imaginaire. En utilisant cette possibilité de s’échapper du réel, l’enfant ouvre un passage pour découvrir l’œuvre d’art plus facilement que sans cet écran fictionnel. Il quitte alors ses repères pour une expérience autrement relative du temps et de l’espace. Aussi ce mode divertissant de pensée devant l’œuvre d’art permet à l’enfant de réorganiser le monde qui lui est présenté en se l’appropriant. Mais il ne faut pas voir dans le ludique une simplification du discours sur l’œuvre. Tanguy Pelletier ne considère pas seulement l’esprit ludique, pour lui il est plutôt question d’une approche ludique : « Ce n’est pas s’amuser des œuvres, avec les œuvres, c’est avoir différentes entrées possibles pour accéder à l’œuvre. Le processus narratif offre une manière différente de poser le regard sur l’art » (4). Il y a donc une liberté avec les œuvres, on va multiplier les moyens d’accès : mimes, histoires loufoques, musiques, etc, qui vont aider à se laisser emporter par le jeu de l’imagination.
C’est l’accessibilité plus que la simplification du discours qui se joue dans l’activité ludique. Le magazine d’art destiné à la jeunesse, Dada, décomplexe ainsi totalement cette vision intellectuelle de l’art depuis 1992 et joue avec les codes de l’imaginaire pour donner envie à l’enfant de découvrir les œuvres au musée. L’enfant est encouragé à chercher des correspondances entre son quotidien et les œuvres reproduites dans le magazine, à fabriquer des objets, à se rapprocher ses propres expériences de celles de l’artiste auquel on l’introduit. In situ, le Palais de Tokyo propose des contes, sous la forme d’une visite interactive autour d’une trame fictionnelle qui sera réutilisée ensuite pour des activités. Les contes destinés aux 3-6 ans vont permettre à l’enfant de prendre conscience des œuvres qui l’entourent : quand la fiction est dévoilée, l’œuvre devient un accessoire avec lequel on prend des libertés. C’est donc essentiellement par le biais d’un personnage et d’une histoire que l’enfant pénètre dans l’univers de l’artiste.
 

Planter ses petites créations

L’enfant comme acteur au musée va avoir la possibilité de s’approcher encore plus près de l’oeuvre par le corps, en réalisant ses propres productions. Il aura alors une approche dépassant la simple contemplation en ne se limitant plus à l’usage de ses yeux mais en mettant à contribution ses mains, ses mouvements et déplacements, jusqu’à son corps tout entier dans la découverte… Une œuvre qui se met à la hauteur de ses visiteurs, le toucher, les odeurs, les sons, les activités manuelles créent alors une interactivité qui déclenche le plaisir en mobilisant le corps et l’esprit.

Il faut mieux choisir les sentiers détournés pour présenter une activité. Plutôt qu’une forme littérale sans surprise du style « fabrique ton œuvre », l’on doit susciter l’envie de percer l’énigme en passant par un filtre fictionnel. Dans une exposition consacrée à Liam Gillick (5), le Palais de Tokyo avait nommé son atelier « Fais pas ci fais pas ça tralala ». Les propos de Liam Gillick abordant des aspects sociaux complexes étrangers à l’univers des enfants, on utilisait l’intermédiaire d’un personnage imaginaire permettant aux enfants d’accéder au discours. L’atelier consistait à recréer une manifestation dans le lieu de l’exposition où la contestation serait celle des enfants contre les épinards, brossages de dents et autres tortures enfantines. Le petit visiteur va donc à son tour créer, réaliser un objet toujours dans une cohérence avec le monde qu’il s’est fabriqué, peuplé de personnages imaginaires. Il va donc se tourner vers la peinture, les découpages, les montages photo pour s’amuser et approcher par ce biais la genèse d’une œuvre d’art. Il met également son corps en scène et prend conscience de celui d’autrui dans l’espace. Le Centre Georges Pompidou propose par exemple des ateliers mimes, animés par des professionnels devant les œuvres d’art.

Les bornes interactives sont également un médium permettant l’implication et l’activité de l’enfant. Les musées étaient le monde de la médiation écrite réservée aux adultes depuis leur invention. Aujourd’hui, la borne interactive permet à l’enfant de jouer, sinon de toujours utiliser la borne pour ce à quoi elle a été conçue et propose une porte d’entrée de plus vers l’univers de l’objet à découvrir. L’enfant va toucher, agir sur le discours proposé, son investissement va idéalement donner une possibilité d’activer des notions qu’il découvre ou retrouve. L’exposition Ombres et Lumières à la Cité des Sciences (6) révélait cette importance du jeu, de l’expérience scientifique à travers le parcours d’une maison, de l’entrée au jardin en passant par la cuisine. L’enfant s’impliquait en réalisant des expériences simples et amusantes pour tenter de comprendre la difficile notion du spectre de la lumière. Le jeu se fait alors par l’expérimentation et c’est par ce moyen que l’enfant participe à une activité sociale et éducative. Cependant ce format de présentation est pour Tanguy Pelletier « plus pertinent dans les expositions scientifiques, surtout quand il n’y a pas la matière palpable évidente ». Selon lui, dans le champ de l’art contemporain, l’œuvre est le matériau qui va porter les commentaires, il n’est donc pas toujours nécessaire de faire appel à la technologie, mais il convient par contre de privilégier les relations humaines. C’est sur ce point que les ateliers enfants du Palais de Tokyo ont souhaité mettre l’accent.
 

La main dans la main

Jeu et temps de socialisation, les ateliers sont également le lieu des relations avec les autres. Les dispositifs de parcours avec mallettes ou outils multimédia sont une approche différente, souvent individuelle, pouvant apporter de nombreux outils de compréhension. Cependant ces moyens pédagogiques doivent rester un support pour l’atelier et non devenir un but en soi. Au Palais de Tokyo, on tente de mettre en avant l’importance de la personne qui accompagne l’enfant dans sa découverte du musée. Le médiateur va mettre en avant sa personnalité et sa voix posée et dynamique fera entrer l’enfant dans l’univers ludique de l’art. Un bon médiateur alternera les moments de distraction et moments plus sérieux, facilité et difficulté, réflexion et divertissement s’alternent pour mettre l’enfant en condition de réussite. Lorsque la borne et la mallette suivent le même fil directeur, les ateliers conçus uniquement autour des médiateurs laissent la possibilité de varier et de faire évoluer semaine après semaine les activités. De façon pragmatique, la conception et la réalisation de l’atelier sont intimement liées. Tanguy Pelletier remarque que ses ateliers « sont toujours mieux en milieu d’exposition qu’au début ». Cela prouve l’importance des qualités humaines mises en jeu, les médiateurs voient ce qui fonctionne plus ou moins dans le dispositif ludique et modifient la manière d’aborder l’activité en fonction des ressentis des enfants. Le maître mot ici est donc le détournement des formes, on recrée sans cesse de nouvelles activités: l’utilisation des qualités humaines et de l’humour dans l’approche de l’œuvre permettront alors d’atteindre un dérèglement des sens proche de l’infini.
 

Repartir avec son bouquet à la main

Ne pas vouloir inculquer un savoir mais inviter à voir : voilà le but du jeu dans les visites destinées au jeune public. Ici, c’est un rapport à la production différent de celui de l’école qui est proposé. Dans les activités du musée, la curiosité l’emporte, on veut découvrir la solution de l’énigme, car le jeu n’est ce pas démêler un secret ? L’enfant produit un scénario par l’imagination et, accompagné du médiateur, il va garder la trace de son activité. De cette manière, une réalisation créative éclot hors de toute sphère évaluative. Cette technique pédagogique se voudra toujours gratifiante pour l’enfant. Il faut le hisser vers la réussite, car ce n’est pas une évaluation scolaire, toute participation étant encouragée et validée, qu’elle soit exacte ou redirigée. Le résultat ne peut qu’être positif pour l’enfant qui apprend, s’amuse, et recrée ainsi son petit théâtre de l’art. Il n’est pas dans une optique de résultat, il doit seulement passer un moment agréable au musée. Les jeunes visiteurs réalisent une œuvre qui sera ramenée à la maison, mise en valeur, par l’accrochage, parfois dans le lieu même d’exposition. Les sites internet des institutions stimulent également les productions artistiques hors du musée, en manière de préambule à la visite ou en la prolongeant. Aujourd’hui de nombreux espaces sont dédiés aux enfants sur les sites des musées, proposent d’amener découverte, création et réflexion à domicile et l’enfant a même parfois la possibilité de réaliser son œuvre d’art en ligne. Ainsi, le petit internaute découvre avec le Centre George Pompidou plusieurs artistes exposés ou intervenant au musée, et crée une œuvre avec des matériaux donnés (photomontages), qui sera affichée dans une rubrique révélant un patchwork détonant d’œuvres enfantines. Ailleurs, un espace de composition musicale est proposé sur le site de la Cité de la musique, « La pâte à son » offre à l’enfant la possibilité de réaliser sa propre création musicale. Ces productions, au musée ou hors les murs lui permettront de se découvrir, même seul, un potentiel de créativité.

Qu’il soit dans le salon ou le musée, l’enfant va entraîner son accompagnateur dans son monde, et lui faire redécouvrir sa propre enfance. Les visites en famille doivent aujourd’hui être repensées et sans cesse renouvelées, car les parents sont de plus en plus demandeurs de ces modes d’accompagnement. Plus besoin de trouver un prétexte du genre « Je vais rester avec le petit Kévin, il est timide » pour suivre une visite au musée : on propose aujourd’hui aussi aux parents de suivre un parcours divertissant avec leurs enfants. Pourquoi ne pas envisager alors des visites ludiques pour les adultes ? En regard de ce bouillonnement d’activités féeriques et divertissantes proposées aux enfants autour de l’œuvre, il est possible d’affirmer que faire entrer le jeu dans le musée ce n’est pas instaurer un monde Disneyland de la culture au rabais. Au contraire, le ludique peut devenir poétique sensible, touchant les petits et grands.
 

C’est par ces voies détournées que l’enfant atteindra l’essentiel : ressentir devant l’œuvre d’art. Le jeu au musée ou la voie de la connaissance vers l’œuvre d’art...
 

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Espace dédié Jeunesse de la Cité de la Musique
Exposition Ombres et lumières à la Cité des Sciences
www.junior.centrepompidou.fr/
Calendrier des ateliers Tok Tok du Palais de Tokyo
www.cityjunior.com/
 

Notes

(1) Morale du joujou, 1853, réécrit en 1869.
(2) Cette loi définit entre autres les missions des musées de France, dont concevoir et mettre en œuvre des actions d’éducation et de diffusion visant à assurer l’égal accès de tous à la culture.
(3) Exposition « La villa de Mademoiselle B. », Cité de l’architecture et du patrimoine, du 11 octobre 2007 au 27 janvier 2008.
(4) Entretien avec Tanguy Pelletier, chargé de la programmation des activités auprès du jeune public au Palais de Tokyo, le 15 octobre 2007.
(5) Du 26 janvier au 27 mars 2005.
(6) Exposition « Ombres et lumière », du 18 octobre 2005 au 1er juin 2007 à la Cité des Sciences.
 

Atelier Tok Tok, THE THIRD MIND, © Palais de Tokyo.
 

Les petits tokés en atelier, THE THIRD MIND, © Palais de Tokyo.
 

Une viste Tok Tok, THE THIRD MIND, © Palais de Tokyo.
 

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