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Valentine Fournier, née en 1973, base l’essentiel de son travail sur la collection d’éléments personnels et quotidiens qu’elle glane dans des brocantes ou des foires à tout : chiffons, petits papiers, accessoires de mercerie et plus particulièrement les photographies de personnes, uniquement en noir et blanc. Elle constitue ainsi une collection de ces choses minuscules et oubliées, mais chacune porteuse d’une histoire silencieuse. Le travail proprement dit est de restituer une histoire à tous ces éléments, notamment en les découpant et leur donnant des rôles au sein de boîtes qu’elle construit comme autant de petites scènes, à la construction simple mais précise, aux matériaux sobres mais délicats. Là, les personnes reprennent des rôles, s’animent d’histoires, de non-dits, de jeux de regards ou de situations drôles, tristes, morbides ou tendres et bien souvent en un heureux mélange de tout cela.

par Nicolas Marailhac

Retrouvez les boites de Valentine Fournier dans notre rubrique Portfolio.

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Nicolas Marailhac : Comment ont commencé toutes ces mises en boites ?
Valentine Fournier : Pendant ma formation en architecture d’intérieur, avec ma spécialisation en scénographie, j’ai réalisé plusieurs maquettes d’études. Mais c’est un peu plus tard que j’ai monté les petites scènes avec les photographies découpées, et comme on m’a encouragé, j’ai continué à en faire, tout simplement.

N. M. : D’où proviennent toutes les images que tu utilises ?
V. F. : Je les trouve dans des brocantes souvent, parfois on m’en donne. J’ai toujours été fascinée par toutes les histoires que renferment les albums de famille, surtout quand, avec le recul, on les lit en imaginant le contexte qui pouvait environner ces personnes, en particulier en temps de guerre ou de grands changements. Mais je travaille aussi avec du linge ou toutes ces petites choses du quotidien comme les torchons, la correspondance…

N. M. : Tu n’utilises que des images en noir et blanc ?
V. F. : Oui, j’ai bien essayé avec des images en couleurs des années 60 ou 70 qui avaient un peu subi le passage du temps, mais ça ne convenait pas, je n’arrivais pas à m’y retrouver.

N. M. : Ces boites racontent chacune, et parfois ensemble, de longues histoires silencieuses ; pourquoi ne pas avoir choisi l’espace du livre pour les raconter ?
V. F. : Tout simplement parce que jusqu’à il y a peu de temps, je ne savais pas faire de livres ! J’ai besoin de savoir fabriquer les choses, pas uniquement imaginer des histoires. Pendant longtemps, je ne savais pas comment relier un livre, et sans ça, ça ne fonctionnait pas non plus, tandis qu’avec les boites, je peux tout faire même si maintenant, je demande à un menuisier de me les préparer aux formats que je souhaite.

N. M. : Comment les prépares-tu ? Tu suis des maquettes, des plans préalables ?
V. F. : Non, pas vraiment. En réalité il y a une longue phase précédant la réalisation des boites pendant laquelle je feuillette les albums ou les collections d’images que j’ai. J’imagine des histoires, des liens entre les personnes représentées. Ensuite j’en extrais quelques unes et les insère dans d’autres univers, suivant ce que je fais sur le moment avec ce que j’ai.

N. M. : Alors les personnages des albums ne racontent pas les mêmes histoires quand ils se retrouvent dans les boites ?
V. F. : Non, pas du tout. Par exemple j’ai fait une série baptisée Norma à partir de photos d’une stripteaseuse, mais l’histoire est celle d’une jeune femme qui va commettre un crime.

N. M. : Car tu travailles par ensembles…
V. F. : Oui, quand je fabrique des boites, hormis pour des commandes, je suis des thèmes qui se déclinent en séries : il y a eu le cirque, la série des souvenirs, celle des membres coupés, celle sur le sport… En ce moment j’utilise beaucoup des photomatons.

N. M. : Comment choisis-tu ces séries ?
V. F. : Je ne sais pas trop, les idées viennent comme ça. Evidemment ça dépend beaucoup de ce que j’ai !

N. M. : Les boites racontent souvent des histoires mêlant aussi bien des choses très touchantes que d’autres très dramatiques. Par exemple, dans certaines boites de la série du cirque, tu mêles des mises en scène d’accidents avec des expressions aimables très décalées. Ou alors dans la série des souvenirs, tu mêles des histoires d’amour avec des évocations de moments de guerre.
V. F. : Oui, comme je le disais je suis très sensible aux mélanges des tourments du quotidien avec les grands drames de l’histoire. Peut-être parce que je viens d’une région que je crois encore très marquée par le passage de la dernière guerre mondiale, et que tout ceci se reflète dans les albums que je trouve.

N. M. : Est-ce que tu te sens influencée par le travail d’autres artistes ?
V. F. : Bien sûr que ce que je fais est influencé par ce que je peux voir. Par exemple le mouvement surréaliste m’a beaucoup marquée à un moment. Mais je suis surtout sensible aux auteurs qui ont un travail sur l’histoire et les histoires, comme Christian Boltanski ou Sophie Calle. Annette Messager aussi. Mais sinon, quand il m’arrive de participer à des salons avec d’autres créateurs, je me sens plutôt en décalage.

N. M. : En quel sens ?
V. F. : Peut-être parce que ce que je fais n’a rien de conceptuel ni abstrait, que ça n’est pas spectaculaire ni purement décoratif. En plus j’ai du mal à intellectualiser mon travail, à en parler en termes de concepts ou de choses comme ça. Il m’est même arrivé de rencontrer des gens qui collectionnent de l’art mais qui me faisait comprendre que, en un sens, ça ne rentrait pas dans une collection.

N. M. : Comment le vis-tu ?
V. F. : Justement, parfois j’aimerais pouvoir un peu plus vivre de ce que je fais ! Je ne me sens aucunement contrainte dans mon travail, par contre parfois j’ai du mal à en vivre, c’est vrai. Pour autant je ne sais pas si j’aimerais me retrouver dans la situation de mon père, par exemple. Lui était peintre, et un jour il a pu signer un contrat d’exclusivité avec une galerie. Peut-être que c’était un choix pour assurer la vie de sa famille, en tout cas il n'avait plus du tout la même liberté dans ce qu'il proposait. Par contre il n’avait plus de soucis pour vivre.

N. M. : Ton père t’a encouragée, aidée ?
V. F. : Je l’ai perdu assez tôt, mais je garde l’image de lui travaillant à sa peinture et je me souviens que très tôt, je savais que je ne voudrais pas travailler pour une agence d’architecture par exemple. En un sens il m’a guidée dans ce choix.

N. M. : Il y a des histoires qui te racontent dans ces boites ?
V. F. : Oui bien sûr, dans la mesure où chaque chose que je fais est fruit de mon imagination, mais sur ce point je ne fais pas preuve d’originalité ! Quand je représente une chaise vide inconsciemment il y a une part de moi par exemple, mais je ne pourrais pas l’exprimer autrement que au sein d’une histoire dans une des boites.

N. M. : On peut noter la récurrence de certains motifs, de certaines couleurs aussi : le bleu et le rouge…
V. F. : C’est vrai que j’utilise souvent certains accessoires, comme les chaises, les escaliers. Sans doute parce que ce sont aussi des éléments du quotidien et que, à leur manière, ils savent raconter des histoires : une chaise vide, un ballon rouge ou un intérieur de piscine évoquent facilement quelque chose à la plupart d’entre nous. Tout comme cette couleur de bleu ciel ou de rouge un peu plastique…

N. M. : Cet aspect des boites est très beau : elles sont très sobres et dépouillées mais capables de raconter une grande quantité d’histoires, accessibles à plusieurs niveaux.
V. F. : Oui, c’est ce qui, je crois, me rappelle le travail de Jacques Tati que j’aime beaucoup. Avec très peu il nous fait comprendre beaucoup, et surtout il nous laisse comprendre les choses chacun à sa manière.

N. M. : Tes boites sont souvent d’assez petit format, c’est pour souligner le caractère un peu intime des histoires ?
V. F. : Oui et ça permet aussi à chacun de se les approprier plus facilement je crois. Néanmoins en ce moment je rêve d’avoir un peu plus de place dans mon atelier pour pouvoir réaliser des boites beaucoup plus importantes ! Je me sens un peu contrainte par la taille de mon lieu de travail.

N. M. : As-tu des projets à venir ?
V. F. : J’aimerais travailler en résidence ; je cherche en ce moment une résidence vers Dunkerque mais ça semble difficile. Et bien sûr, faire des boites de plus grande taille !
 

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Valentine Fournier est joignable par: ateliervalentine@yahoo.fr
 

Valentine Fournier, Paris, 2007.
© Chung-Leng Tran.
 

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