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Le 8 août dernier, une foule bigarrée se réunissait au Parc des Princes pour assister à un étrange mach de football. Massimo Furlan, artiste plasticien et performeur, rejouait la célèbre demi-finale de la Coupe du Monde de 1982 qui opposa, à Séville, les équipes de France et d’Allemagne au cours d’un match d’une rare violence et qui donna les Français perdants. «Numéro 10 » est le nom de cette étonnante performance de 135 minutes pendant lesquelles Massimo Furlan incarne Michel Platini et rejoue en temps réel ce match mythique, avec la complicité des spectateurs, dans une effervescence décalée.

par Alice Marsal

Le Parc des Princes paraît singulièrement vide : les hordes de supporters sont absents. Sous les projecteurs, Massimo Furlan incarne Michel Platini. Seul sur la pelouse, en compagnie de joueurs et d’un ballon imaginaires, l’artiste interprète fidèlement le jeu du footballeur et évoque à lui seul le match France-Allemagne.

La mise en scène est parfaitement orchestrée. Le match de 1982 est retransmis sur les écrans géants, les hauts parleurs diffusent le bruit de la foule et immergent le spectateur dans l’ambiance. Le stade vibre, les sons résonnent jusqu’aux alentours. L’évocation est poussée jusqu’à la reconstitution puisque sur le terrain, Michel Hidalgo reprend le poste d’entraîneur qu’il occupait lors de cette Coupe du Monde pendant que dans les tribunes les commentaires sont assurés par Didier Roustan, le célèbre commentateur sportif également dans les tribunes en 1982. En complices, ils sont venus plus de vingt ans après ressusciter le match et prêter main-forte à Massimo Furlan.

Complice aussi, l’assemblée de spectateurs hétéroclite qui est venue voir ce match insolite. Il y a là, sur les gradins, aussi bien des curieux que des connaisseurs venus assister à la performance d’un artiste repéré pour ses œuvres surprenantes, ou encore des amateurs de football qui sont venus revivre un match dont ils connaissent les moindres détails. L’ambiance est au rendez-vous : les spectateurs se prêtent au jeu, commentent les ralentis et le jeu du footballeur, s’émeuvent, revivent en temps réel la performance sportive. À la mi-temps, une ola emporte la foule.

Les écrans géants diffusent alternativement des séquences d’archive de Platini en pleine action et des ralentis chorégraphiques de Massimo Furlan mué en héros du football. Le raccord est parfait, puisque les évolutions de ces deux numéros 10 coïncident au lieu et au moment près, pauses et temps morts compris. Les spectateurs suivent les commentaires du match à l’aide d’un transistor qui leur a été remis à l’entrée du stade : un clin d’œil de l’artiste qui, enfant, suivait les matchs à la radio. Dans le poste crépitent les propos de Didier Roustan qui commente le match en direct depuis la tribune. Ces paroles ressemblent à s’y méprendre à des sons d’archives, mais les anachronismes et clins d’oeils humoristiques rappellent cependant au spectateur le contexte : une savante mise en scène, un mélange des genres et des époques auquel il est venu prendre part.

La présence du joueur seul sur la pelouse nous amène à considérer l’homme plutôt que le ballon, et nous conduit à appréhender la performance physique. Dans le même temps, l’absence du décorum habituel rend ce joueur aussi minuscule que dérisoire, et par là encore plus attachant : le « héros-capitaine » est une sorte de marionnette gesticulante prise au piège d’un rituel étrange qu’une foule de fidèles suit avidement. À moins qu’il ne s’agisse du rêve éveillé d’un grand enfant qui rejoue les matchs mémorables de ses souvenirs ?

Il est fascinant de constater à quel point ses évolutions et gesticulations muettes peuvent plonger les spectateurs dans une ambiance particulière, qui évoque une ambiance de match, dans sa dimension collective. Bien sûr, le match de 1982 est mythique et le choix de rejouer celui-ci plutôt qu’un autre, en cet été 2006 de Coupe du Monde, n’est pas anodin. Pourtant, une bonne partie du public est bien jeune pour avoir pu vivre en direct la rencontre de 1982, tandis que d’autres ne semblent pas particulièrement amateurs de football.

Ce match décalé est surprenant. Il suscite le respect tant pour la performance physique de cet homme, que pour son enthousiasme communicatif (aussi bien scénique que sportif). Ce travail est admirable pour sa mise en scène et pour l’émotion qu’il suscite : rire (Furlan ponctue le match d’interventions complices telles que les quelques tours de piste d’un jeune agitateur nu que le public salue aussitôt, tandis que Massimo Furlan, imperturbable, ne se détourne pas du déroulement de son match), émotion, sentiment d’appartenance à un groupe, celui des spectateurs qui sont aussi acteurs de ce jeu-là. Cette création manipule les ressorts de l’événement sportif pour nous révéler la dimension sociale et la place dans notre imaginaire collectif du sport et de ses rituels.
 

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